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Y a-t-il un péril chiite ? Pr Mounir CHAMOUN

«?Labbaïka Nasrallah?! » Ce cri de ralliement, d’allégeance absolue, ce cri hurlé les poings en avant, comme au temps des années les plus noires des fascismes européens, tous ces cris ont pour destinataire un chef religieux, un guide spirituel, un secrétaire général de parti (appellation contrôlée des régimes totalitaires), un chef militaire, un chef de guerre. Le statut à la fois indéfini et multifocal du sayyed en fait un homme de tous les pouvoirs dont l’omnipotence s’exprime particulièrement par la soumission aveugle de ses adeptes, miliciens dûment entraînés pour toute besogne en harmonie avec le bon vouloir du décideur inspiré qui accomplit sur terre une «?volonté divine?» aux dépens de la population d’un pays, rendu exsangue notamment par ses soins. La fascination, qui galvanise les foules et procure une impression de force et d’organisation, est communément attribuée au charisme incontesté du chef, par cette aura particulière tirée de la confusion du religieux et du politique. Il y a lieu toutefois de distinguer ici le charisme libérateur du charisme oppresseur. Alors que le premier est de nature à procurer au disciple ou à l’adepte une image encore plus positive de lui-même ou une estime confirmée qui dilate sa subjectivation et l’appropriation de ses potentialités, le second agit comme un abrasif des singularités et annihile le pouvoir de penser et de discerner. Le monolithisme des dictatures et des régimes totalitaires a été ainsi édifié, mettant en danger certaines contrées de la planète pour ne pas dire la terre entière, il y a à peine quelques décennies. Ce qui se passe aujourd’hui dans notre pays, devant la montée du chiisme milicien et partisan, fortement armé de surcroît, est-il de même nature?? Y a-t-il en ce moment au Liban un péril chiite, mettant à l’épreuve l’équilibre fragile de notre république et menaçant de disparition la vie commune qui caractérise encore notre quotidien?? La réponse à cette double interrogation est ambiguë?: on peut donc dire oui et non. Oui pour les raisons suivantes?: 1) Le premier danger réside dans l’abolition d’une pluralité possible au sein de la communauté chiite, comme c’est le cas aujourd’hui, par l’emprise totale et exclusive du Hezbollah sur la décision politique de l’ensemble de cette importante fraction de la population libanaise. 2) Le fonctionnement en autarcie partielle de cette formation, notamment sur le plan économique, la rendant insensible ou indifférente au marasme socio-économique général, généré par les destructions de l’été 2006, puis par la paralysie du cœur battant de la ville, lieu de convergence du tourisme et des échanges commerciaux. Le paradoxe étourdissant réside dans le fait que les patrons du Hezb continuent à demander à l’État de pourvoir aux besoins des citoyens par ses services réguliers, alors que ces mêmes citoyens l’empêchent, souvent manu militari, de percevoir ses redevances légales et légitimes. 3) Le travail systématique de sape dont l’objectif, sous les injonctions syriennes et iraniennes, est la destruction de l’État. On s’accorde à dire aujourd’hui, dans les milieux politiques, que les obstructions actuelles ne sont rien moins qu’une tentative directe ou indirecte de coup d’État ou du moins de mise en échec de l’accord consensuel de 1943 réactivé par les accords de Taëf. Si le but en est d’accomplir une boucle, soutenue par l’Iran que le président Ahmadinejad définit comme la plus grande puissance du monde, boucle ou jonction Iran-Irak-Liban rétablissant une chimère d’empire perse ou un blason redoré du chiisme longtemps écrasé dans la région, le résultat en est la destruction du Liban que nous connaissons, projet depuis des décennies d’une Syrie humiliée et revancharde. Le Hezb et ses alliés libanais en auront été les parfaits instruments. 4) Les chiites du Liban reviendraient alors, sous la bannière du Hezb avec la complicité muette des autres fractions de leur communauté, à la rengaine de la démocratie du nombre faisant fi de ce à quoi avait abouti la réflexion profondément patriote et nationale de l’imam Mehdi Chamseddine. 5) Dans la même foulée, on aura piétiné les bases mêmes de la convivialité libanaise et de la démocratie parlementaire, certes imparfaite, mais qui existe malgré tout au Liban et qui dérange, à cause de son ouverture plurale, autant les régimes totalitaires que les structures nationales racistes. L’absence de référence explicite aux accords de Taëf, dans le discours officiel des dirigeants du Hezb et particulièrement de son chef, est la preuve patente de l’intention de négation des assises de la vie commune et de déni de la loi fondamentale qui cadre notre vie politique depuis 1920. De même, justifier le maintien ou l’amplification de son arsenal, quand le Hezb se définit comme résistance légitime à Israël, détenteur de la dignité de tous les Arabes et imparti à venger l’honneur perdu en réparant la spoliation territoriale jusqu’à la libération de l’ensemble de la Palestine occupée et non plus seulement des fermes de Chebaa, prendre donc cette position, c’est se substituer évidemment à la nation et à l’État, et continuer à promouvoir, dans la haine et la violence, le désastre intérieur. C’est pour l’ensemble de ces raisons que nous parlons d’un péril chiite véritable au Liban aujourd’hui, dans la logique de l’injonction de Bachar el-Assad poussant les chiites à parachever leur victoire par une prise de pouvoir au Liban ou par un renversement de l’ordre établi. Mais si nous voulons adopter une vision optimiste de l’événement et préconiser l’inexistence d’un péril chiite en créditant le Hezbollah, ses partisans et ses alliés, des meilleures intentions, ce serait sur quelles bases?? La première condition serait le retour au bercail libanais, c’est-à-dire la confirmation, malgré la vassalisation évidente à l’Iran et à la Syrie, de la libanité absolue du parti de Dieu. Quand Nasrallah déclare qu’il refuse la partition et la fédération, le fait-il au nom de l’intégrité territoriale de notre pays et de son indépendance, ou pour exclure la possibilité qu’une partie du territoire national puisse échapper au fantasme de son hégémonie potentielle?? En réalité, les miliciens du sayyed ont du mal à hisser le drapeau libanais dans leurs meetings, leurs parades, les obsèques de leurs martyrs ou toute autre commémoration ostentatoire et tapageuse. Le second critère serait la réapparition d’une véritable volonté de dialogue et non la poursuite du dépôt univoque de propositions à prendre ou à laisser, excluant ainsi d’emblée le champ de la négociation et de l’entente. Il lui faudrait passer de la logique du parti unique à la pensée ouverte de la multiplicité des formations politiques, des opinions et des croyances. Comme réapprendre la relation et l’échange, et n’avoir d’autres armes que la parole, la discrétion et la pertinence de la conviction. Un troisième paramètre à prendre en considération serait la distinction des plans et le renoncement à une politique de croisade ou de jihad, en séparant nettement le politique du religieux et en admettant de fonctionner désormais comme un parti politique inscrit dans le jeu démocratique et parlementaire, où peuvent pacifiquement croiser le fer opposition et majorité, dans un rythme d’échange qui assure à la fois le contrôle de l’action gouvernementale et l’alternance au pouvoir. Une quatrième condition, un rêve peut-être, est relative à l’arsenal offensif et dissuasif de la résistance qui, intégré à la puissance de feu de notre armée, la transformerait en une force crédible tant sur le plan national que sur le plan international et rendrait sa présence sur le sol libanais légitime et légal. Ce serait passer de la milice, facilement accusable de terroriste, à la force régulière, couverte par l’État. Et puisqu’il faut continuer à rêver, une cinquième condition, à la fois civique et morale, me vient à l’esprit et me sert de conclusion pour mon propos. Que les militants du parti ou de la milice soient orientés vers une vision pacifique de la coexistence dans le pays comme dans la région et qu’ils apprennent à affronter, par la diplomatie et la politique, les problèmes et les difficultés réels de diverses natures, quelles qu’en soient la violence et l’âpreté. Le Liban entier retrouvera alors son énergie créatrice, aujourd’hui sévèrement hypothéquée, et la vie commune en sortira, revigorée et pacifiée. Article paru le samedi 29 mars 2008
«?Labbaïka Nasrallah?! »
Ce cri de ralliement, d’allégeance absolue, ce cri hurlé les poings en avant, comme au temps des années les plus noires des fascismes européens, tous ces cris ont pour destinataire un chef religieux, un guide spirituel, un secrétaire général de parti (appellation contrôlée des régimes totalitaires), un chef militaire, un chef de guerre. Le statut à la fois indéfini et multifocal du sayyed en fait un homme de tous les pouvoirs dont l’omnipotence s’exprime particulièrement par la soumission aveugle de ses adeptes, miliciens dûment entraînés pour toute besogne en harmonie avec le bon vouloir du décideur inspiré qui accomplit sur terre une «?volonté divine?» aux dépens de la population d’un pays, rendu exsangue notamment par ses soins.
La fascination, qui galvanise les foules et...