Dans la crèche de ma grand-mère, il y avait une caravane de dromadaires en bois peint. En bois d’olivier de Jérusalem. Du temps de ma grand-mère, on pouvait encore aller à Jérusalem. Les dromadaires étaient attachés les uns aux autres par une minuscule chaînette de cuivre. Le dernier de la file, le plus petit, s’obstinait à rester couché sur le flanc. On avait beau imaginer des stratagèmes pour le faire tenir sur ses jambes, il retombait lamentablement, entraînant toute la cordée dans sa chute. Il fallut le séparer de ses compagnons. Je détachai le maillon jaunâtre qui le reliait, me semblait-il, à sa mère. Ainsi dormirait-il à son aise tandis que les autres prendraient le chemin de l’étable encore vide où resplendissait une étoile en carton doré. La caravane n’avait en réalité que quelques centimètres à franchir pour arriver, à minuit, au chevet du petit Jésus de paille qu’une main attendrie poserait au milieu du cercle où se pressaient déjà Marie, Joseph, le berger et son troupeau de coton, et le bœuf en terre cuite, et l’âne gris de plomb pressé. Quelques centimètres qui figuraient une pénible traversée du désert par une nuit gelée, où le petit dromadaire serait abandonné à son sort.
En attendant l’heure fatidique, nous irions présenter nos vœux aux personnes âgées de la famille, aux amis esseulés. Nous porterions notre enfance remuante dans les foyers sans enfants où règne un silence feutré qui résume à lui seul, pour nos parents excédés, l’ultime idée du luxe. Notre mère saisirait en les promettant pour plus tard les confiseries (confisqueries ?) dont on nous bourrerait les poches. Nous avions toujours les mains moites en sonnant à la porte de la tante Alexandra. Cette élégante italienne d’un âge avancé nous attendait derrière son grand piano noir entouré de chandeliers allumés. Sans dire un seul mot, elle plaquait impérieusement les premiers accords d’un cantique. Il fallait chanter. Glissant sur les glo, gloussant sur les ri, déraillant sur les ia, ce qui nous sortait du gosier, bien que servi de bonne grâce, n’était certes pas l’hymne des cieux. Tante Alexandra semblait toujours satisfaite de notre prestation. Sans doute notre concert grinçant lui rappelait-il les suppliques des petits enfants découpés par l’aubergiste, et que sauva saint Nicolas. À la fin, elle se levait, posait ses mains engourdies sur nos cheveux matés à la brillantine et nous regardait en souriant, les yeux embués. Nous repartions, Joyeux Noël ! heureux d’avoir été les anges d’un soir, heureux surtout que la fraîcheur de la rue nous ramène à notre vraie nature, un rien fourchue de la queue.
Sur le chemin du retour, notre petit cortège emmitouflé me rappelait douloureusement les dromadaires de la caravane, et le petit séparé de sa mère, étendu seul dans le désert de papier à crèche badigeonné de marron, perdu dans la constellation d’éclaboussures multicolores, trop fatigué pour suivre les siens, trahi par ses jambes, privé de Nativité. Les enfants n’entendent jamais le douzième coup. Ils en crèvent d’assister à la féerie qui surgit à ce moment-là. Ils savent qu’il pleuvra une poudre d’or dans une musique céleste, et qu’un bébé se posera dans la crèche et que ce sera Dieu, ce tout petit qui cherche en nous sa place. Ils savent qu’un Père Noël obèse manquera se coincer dans la cheminée ou tomber du balcon après avoir déversé au pied du sapin les paquets récupérés en ville. Ils savent tout, mais ils ne voient rien. Ils n’ont droit qu’à la surprise du matin. Ce matin-là, ma grand-mère m’avait demandé d’un air sombre : Ce n’est quand même pas toi qui as mis un chameau à la place du petit Jésus ?
Fifi Abou Dib
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