Une fois de plus, le Liban et les Libanais ont rendez-vous avec l’horreur, le drame et le malheur. Le coup est d’autant plus fort qu’il était inattendu. C’est en effet la première fois, depuis le début de la série noire de ces trois dernières années, que les mains criminelles s’en prennent à un haut officier de l’armée, cette même armée appelée aux plus importantes fonctions dans le pays, cette ultime institution nationale qui réussit encore à faire l’unanimité autour d’elle. Tous ceux qui ont eu des contacts de près ou de loin avec l’armée ont connu ou entendu parler du général François el-Hajj. Non pas parce que cet officier à la brillante carrière militaire recherchait les honneurs ou la notoriété mais tout simplement parce qu’il était justement un officier irréprochable, sérieux et efficace auquel les missions difficiles étaient généralement confiées.
Originaire du village frontalier de Rmeich, la carrière militaire du général François el-Hajj a commencé sur le chapeau de roues, lorsqu’en 1976, sa voiture avait été dynamitée par les Israéliens qui songeaient déjà à créer une zone-tampon dans la bande frontalière libanaise. Jeune officier fraîchement émoulu de l’École militaire de Fayadieh en 1975, François el-Hajj avait été contacté par les Israéliens dans ce but. Mais, fier de son identité nationale, et convaincu des principes qu’on lui avait inculqués à l’École militaire, le jeune officier a refusé le chantage. La riposte n’a pas tardé et sa voiture a été dynamitée. Il a préféré alors quitter son village natal pour poursuivre sa carrière militaire à Yarzé, soucieux de la placer sous l’emblème du drapeau libanais. Plus tard, le major Saad Haddad a été choisi pour diriger l’ALS et l’officier François el-Hajj a gravi les échelons au sein de l’armée, loin de Rmeich. Selon un de ses frères d’armes, qui a servi à ses côtés en 1982, alors qu’ils étaient chargés de la liaison avec la Finul, et qui a effectué une session de formation militaire aux États-Unis avec lui, François el-Hajj avait des convictions claires et il a toujours cru dans l’armée nationale comme symbole de l’unité du pays.
En tant qu’officier en fonctions, le général el-Hajj a ainsi combattu sous les ordres du commandant en chef de l’armée de l’époque, le général Michel Aoun, dont il était considéré comme l’un des proches. Il n’avait pas d’animosité particulière contre un camp ou l’autre, mais il a toujours considéré que l’armée et les milices ne pouvaient pas cohabiter, exécutant avec sérieux et bravoure les instructions qui lui étaient données. Plus tard, François el-Hajj a activement participé à la réunification de l’armée sous l’égide du nouveau commandant en chef, le général Émile Lahoud, et il a même occupé les fonctions de chef de l’unité des commandos « les maghawir ». En 2002, il a été nommé chef des opérations militaires, poste qu’il occupait encore au moment de son assassinat. Cette fonction enviée au sein de l’armée lui donnait aussi beaucoup de responsabilités. C’était lui par exemple qui avait supervisé le déploiement de l’armée au Liban-Sud, conformément à la résolution 1701, et qui avait établi les règles de la coordination avec la Finul. C’était encore lui qui avait dirigé les opérations pendant les affrontements de Nahr el-Bared. Ce qui faisait de lui une cible favorite pour la vengeance de cette organisation terroriste.
Il semble que le général François el-Hajj aurait été choisi pour devenir commandant en chef de l’armée lorsque le général Michel Sleimane aurait été élu à la tête de la République libanaise. C’est le général Michel Aoun qui avait proposé sa candidature et apparemment l’idée avait été acceptée par les parties concernées. Ses frères d’armes pensent que c’est là la raison principale de son assassinat, même s’il n’y a encore aucun élément concret qui permette de lancer l’enquête dans une piste plutôt que dans une autre. Les militaires qui ont connu le général François el-Hajj louent en tout cas à l’unanimité ses qualités de chef et de meneur de troupes. Ses subordonnés lui vouaient une admiration sans borne, car il était un homme du terrain, toujours prêt à prendre des risques et à se placer en première ligne. Il était aussi, disent-ils, très humain et ouvert, un homme qui avait voué sa vie à l’armée et qui était prêt à tous les sacrifices pour son pays. Toujours selon ses proches, le général François el-Hajj n’avait pas de contacts avec les hommes politiques, préférant assumer ses responsabilités militaires, loin des projecteurs. « Il aurait fait un excellent commandant en chef de l’armée », disaient hier ses compagnons, sans parvenir à retenir leurs larmes. Aujourd’hui, les Libanais pleurent avec eux, car ils ont tous conscience d’avoir perdu une de ces figures qui avaient placé le Liban en tête de leurs priorités.
Scarlett HADDAD
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