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Actualités - Opinion

Présidentielle - L’échéance et les défis Reconstruire la symbolique de l’entente

Par le professeur Joseph MAÏLA* Le processus de désignation du futur président de la République est entré dans sa phase décisive. Dans quelques jours se joueront les ultimes scènes d’une pièce à laquelle il s’agira de trouver une sortie soit en forme de happy end ou alors, tous efforts confondus, d’inventer, une fois encore, une stratégie d’impasse. Avant d’examiner ces perspectives, et les enjeux qui s’attachent à une fonction, démonétisée mais non sans portée symbolique et politique, quelques remarques s’imposent sur le cours constitutionnel des choses. Démocratie en déconfiture D’abord, s’agit-il bien, cette fois, d’un processus électoral ? La pièce qui se joue en 2007 est inédite. Même pour le Liban. Une Chambre des députés fermée à clefs par décision individuelle, une liste, demandée et attendue, de candidats à la candidature, transmise, grâce à une médiation française appuyée internationalement, au Parlement par une autorité spirituelle, et dans laquelle deux « super-électeurs » choisiront le nom de celui qui permettra d’ouvrir les portes du Parlement pour n’élire, d’un commun accord, que... lui. Aucune Constitution, aucun accord, pas même de Taëf qui inventa pourtant la « nomination de députés », aucune démocratie n’auront procédé ainsi. Nécessité fait loi, pourra-t-on dire ; et il faut remercier la médiation conduite par Bernard Kouchner avec espoir et détermination. Certes. Mais non sans conséquences ni leçons à tirer. Et la première leçon du scrutin qui, possiblement, s’annonce est que le système politique de la démocratie libanaise est en totale déconfiture. Cette dernière est le fruit d’une longue et lente décomposition. De fait, rien n’aura été épargné à la pauvre démocratie libanaise ; ni les affres des occupations, ni un accord dit de « réformes constitutionnelles » impossible à gérer et qui a tôt fait de devenir Loi fondamentale, ni des passions politiques qui ont piétiné l’esprit des institutions et l’ont remplacé par des ententes de « troïka » et le pouvoir des services de renseignements. Déchirements maronites La seconde leçon tient dans la crise, désormais patente et endémique, de la communauté maronite, après les batailles sanglantes des années 90/91 et les batailles parlementaires de 2005. Le maronites sont les premiers concernés par l’élection présidentielle. Ils ont été et restent dans une large mesure les dépositaires de l’idée libanaise. Ils sont de par l’histoire et la coutume constitutionnelle les garants, au sommet de l’État, du bon fonctionnement des institutions. Ont-ils conscience aujourd’hui que la gestion de leurs responsabilités tout autant que leurs querelles hypothèquent lourdement l’avenir ? Sur un plan national, le danger est que leurs déchirements minent l’édifice tout entier. Et sur un plan communautaire, que leur mésentente pèse sur l’avenir de leurs coreligionnaires chrétiens. Les responsabilités politiques des maronites libanais commandent largement, on le sait, au devenir des autres chrétiens du Liban. Savent-il la responsabilité qui est la leur dans le renforcement ou l’affaiblissement de la communauté chrétienne dans son ensemble ? Les maronites ont la redoutable charge de maintenir, presque au nom de tous les autres chrétiens, l’équilibre communautaire du pays. Sommes-nous parvenus aujourd’hui au point où cette charge ne peut plus reposer sur les seuls maronites, mais qu’elle doit s’assumer en concertation étroite avec les autres confessions chrétiennes ? La fonction de la présidence de la République n’a certainement plus sur un plan constitutionnel et politique la centralité qu’elle avait avant la signature de l’accord de Taëf. Mais le poste dévolu aux chrétiens, à travers les maronites, reste fondamental au point de vue de la présence politique chrétienne dans l’appareil d’État et pour la distribution du pouvoir entre chrétiens et musulmans. Si, à présent, l’élection même du président maronite, le choix du candidat à la candidature, et non plus seulement les prérogatives constitutionnelles qui s’attachent à sa fonction, devient une responsabilité cogérée, c’est à se poser la question du sens du communautarisme libanais. Dans le processus de désignation en cours et dans la médiation internationale au chevet du Liban, la communauté maronite fait figure de « communauté assistée » face à des « communautés soutenues » qui tirent leur force d’un leadership aux divisions moindres – ce qui n’en fait pas pour autant des communautés à direction démocratique – et au positionnement régional plus assuré, ce qui ne contribue pas à en faire, loin de là, des communautés politiquement autonomes. Le problème des élites Au-delà du problème spécifiquement maronite chrétien, qui demeure posé, c’est aussi celui de l’élite politique libanaise actuelle qui ne laisse pas de préoccuper. On peut dire qu’à partir de 1990, une nouvelle génération de notables a surgi de l’effacement des notables du premier rang. Des élites issues de la mouvance milicienne ou celles « notabilisées » par l’accession à la richesse, ou simplement un groupe de « politiciens-clients » alignés sur l’un ou l’autre des pôles régionaux, a remplacé une classe plus ancienne d’hommes politiques souvent liés entre eux par des liens familiaux et par une culture rodée de coalition et de compromis. À l’inverse, les notables d’aujourd’hui ont surgi de couches qui, soit étaient jadis marginalisés du point de vue de leur accès au pouvoir, soit alors qui ont émergé durant la guerre. Dès lors, quand ils ont lieu, les consensus nouveaux sont, à présent, des bricolages politiques où le poids de l’étranger devient le ciment de montages et de rapprochements internes difficiles à comprendre. Pourtant, un nouveau brassage aurait pu s’opérer lorsque la vague populaire de protestation a mis fin à l’occupation syrienne. Ce soulèvement aurait pu générer un consensus d’un nouveau type. Son échec, dû à sa timidité face aux tenants d’un pouvoir servile et affidé, à son incompréhension du ressentiment chrétien porté et travaillé par le général Michel Aoun et à son incapacité à percevoir et gérer la nouvelle revendication chiite, a bridé sa vocation à englober de plus larges factions libanaises. Il ne faut pas oublier, bien entendu, les influences et les stratégies régionales qui se prolongent au Liban même. Toutefois, ces dernières ne peuvent véritablement prendre racine que si le terreau libanais est préalablement labouré comme il l’aura été, par les divisions internes. De sorte qu’aujourd’hui, outre le poids de l’environnement régional, c’est une accumulation de questions internes, économiques, sociales, politiques toujours plus pesantes qui viennent compliquer l’élection présidentielle et assombrir l’avenir. Menaces et dangers Pour dire les choses directement : si l’élection présidentielle n’a pas lieu, la crise ne fera que s’aggraver encore plus et la solution s’éloigner. Cependant, si l’élection a lieu, aucun des problèmes auxquels a à faire face le Liban ne sera pour autant résolu. La vraie menace est dans le délitement à terme des institutions. Le processus constitutionnel, avec ses avatars, en est un signe avant-coureur, pour ne pas remonter plus loin dans le temps. Mais les vrais dangers sont dans les tentatives de déstabilisation, dans les explosions de violence, les tentatives d’assassinat et les visées de pays qui n’ont renoncé en rien et à aucun moment à leur volonté hégémonique sur le Liban. Tout cela vient se greffer sur des problèmes accumulés, jamais résolus depuis des années et des années de guerre et de conflits. Tel est le paradoxe tragique du Liban : il produit plus d’événements qu’il n’en peut maîtriser. Qui pouvait penser à des éruptions aussi soudaines que celle de la guerre de juillet/août 2006 ou à la bataille du camp de Nahr el-Bared ? Désormais, il faut monter la garde. Des déclarations comme celles, quotidiennes, des dirigeants syriens ou d’un chef de milice palestinienne comme Ahmad Jibril sont grosses de menaces. La vocation de tréteau et d’arène du Liban doit être combattue. Mais, en la matière, il n’y a que la sagesse pour éviter les accidents, contourner les obstacles, ne pas se laisser embrigader dans des causes étrangères et rester solidaire. Un président symbole d’union Au-delà des menaces imprévisibles, à elles seules, les questions sociales, économiques, la situation au Sud qui n’a pas bougé sur les points spécifiés par la résolution 1701, les armes du Hezbollah, la situation des camps palestiniens, la porosité des frontières, sont susceptibles de compliquer la tâche du prochain gouvernement, s’il voyait le jour rapidement. Or il faut souhaiter que l’élection présidentielle et la formation d’un gouvernement se fassent rapidement. Les crises au Liban ne sont jamais simplement politiques. Elles sont toujours nationales parce qu’elles butent, dans des moments d’intenses difficultés, sur l’incapacité des Libanais à se concevoir comme une unité et non seulement sur l’incapacité à se doter politiquement d’un gouvernement. Seul un nouveau chef d’État pourra symboliser cette force d’union qui a fait si cruellement défaut à un pays géré par un président sans légitimité, adossé à une présidence sans autorité. Si la crise est aujourd’hui aussi forte au Liban, c’est que le pouvoir suprême est vide de tout. Même de symbolisme. Un président de la République incarne l’union nationale, arbitre la vie politique, garantit le fonctionnement des institutions et veille à la souveraineté du pays. Est-il besoin de relever que la présidence de la République est devenue au Liban, depuis quelques années, la négation de la République ? Les chances d’un nouveau départ Si on ne veut pas que le Liban passe de la crise au chaos, il faut reconstruire la symbolique de l’entente en se donnant les meilleures chances d’un nouveau départ sur la base de règles démocratiques et d’une attention à l’environnement régional. Les conditions de l’entente sont tout autant internes qu’externes. À l’interne, on ne peut plus raisonner comme si la démocratie était une procédure dont on peut se dispenser pour faire prévaloir uniquement un unanimisme baptisé consensus, comme si les élections étaient sans signification et sans obligation au point d’ignorer le résultat du suffrage universel ou alors de réclamer des élections anticipées pour améliorer son score. Il faut bâtir des majorités pluricommunautaires autour de programmes politiques. En l’occurrence, aujourd’hui, il faut que le futur président ait l’appui franc de la majorité parlementaire actuelle si l’on ne veut pas que l’élection soit politiquement une farce. Mais il faudra que l’élection du président ne soit pas une provocation pour une opposition réunissant pratiquement l’ensemble de la représentation parlementaire chiite et l’un des hommes forts maronites, chez les chrétiens. Le sens d’une élection équilibrée réside dans le respect de la volonté parlementaire mais également dans le maintien d’un lien avec une opposition qui a une configuration particulière. Or, et c’est le second obstacle à surmonter, il est rare dans l’histoire constitutionnelle et politique du Liban, en temps de paix ou de paix relative, qu’une communauté ou l’ensemble des membres politiquement représentatifs d’une religion se retrouvent tous dans l’opposition. On peut penser, en mettant les nuances qui s’imposent, à la crise de 1969 entre les présidents Hélou et Karamé ou au veto opposé par le sommet musulman en 1975 face aux tentatives du président Frangié de nommer un président du Conseil en contournant les leaders reconnus de la communauté sunnite. La représentation chiite verrouillée sur l’agenda politique du Hezbollah, véritable verrou à la formation d’un gouvernement, a quelque chose tout à la fois de véridique et de fallacieux. C’est, d’une part, une opposition réelle et majeure qui se retrouve sur des points communs de défense d’intérêts communautaires mais qui, d’autre part, n’est certainement pas soudée autour du programme politique et militaire du Hezbollah, sauf pour des motifs tactiques provisoires et pour des raisons de pression étrangère. De ce fait, le programme du futur président sera de reprendre inlassablement un dialogue dont on peut espérer qu’il mettra en place une plate-forme minimum d’accord et un calendrier de discussion dans le temps des points en suspens. Proposition utopique. Y en a-t-il d’autres, lorsqu’on sait que sur nombre de points, c’est un rapport de forces régional qui dicte non pas la totalité, mais une grande partie des stratégies en cours et surtout de leurs moyens politiques et militaires ? Reste enfin cette dimension régionale qui constitue à elle seule un chapitre quasi introductif à la solution libanaise. Du rapport irano-saoudien ou encore euro-irano-américain dépend une partie de l’équilibre libanais, de la capacité, régionale et internationale, à dissuader le régime de Damas et à créer le tribunal international dépend la stabilité du Liban, et de la présence de la Finul et de l’application de la résolution 1701 dérivent la possibilité de faire avancer le dossier libanais, de le conforter et de le renforcer, notamment face à Israël. De la capacité des Libanais à gérer, dans la solidarité, ces défis et de peser sur ces rapports dépend la résurrection du Liban. Le sacrifice de ceux qui sont tombés et de ceux qui souffrent dans leur chair depuis 2005 pour le Liban n’aura pas alors été vain. * Politologue, ancien recteur d’université à Paris, directeur du Centre de recherche sur la paix de Paris, Joseph Maïla a été nommé membre de la Commission de rédaction du Livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France, présidée par l’ancien Premier ministre Alain Juppé. Le Livre blanc sera remis au président Sarkozy en juin 2008. Joseph Maïla vient de rentrer du Canada où il a prononcé la conférence inaugurale d’un colloque international organisé par l’Université du Québec à Montréal sur l’avenir des missions de paix de l’ONU dans le monde.
Par le professeur Joseph MAÏLA*

Le processus de désignation du futur président de la République est entré dans sa phase décisive. Dans quelques jours se joueront les ultimes scènes d’une pièce à laquelle il s’agira de trouver une sortie soit en forme de happy end ou alors, tous efforts confondus, d’inventer, une fois encore, une stratégie d’impasse. Avant d’examiner ces perspectives, et les enjeux qui s’attachent à une fonction, démonétisée mais non sans portée symbolique et politique, quelques remarques s’imposent sur le cours constitutionnel des choses.


Démocratie en déconfiture
D’abord, s’agit-il bien, cette fois, d’un processus électoral ? La pièce qui se joue en 2007 est inédite. Même pour le Liban. Une Chambre des députés fermée à clefs par décision individuelle, une liste,...