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Actualités

La gaule ou la massue

Au plus fort de mai 1968, les manifestants-insurgés étaient solidement retranchés dans plusieurs quartiers de la capitale française ; grisés par leur succès, ils en étaient même arrivés à envisager la prise de l’Élysée, siège du pouvoir de la République. De Gaulle quittera secrètement Paris, en laissant son gouvernement et ses partisans surpris et désemparés par son absence, pour réapparaître chez le général Massu, commandant en chef des forces françaises en Allemagne, dans son QG de Baden-Baden. Massu avait gagné la bataille d’Alger en 1957 et maté, en utilisant la manière forte, le FLN de l’Algérois. Quand la nouvelle de cette visite commença à se répandre comme de la poudre en France, la légende veut que les propositions faites par les gaullistes durant leurs pourparlers avec les manifestants aient été alors réduites à un choix entre la gaule et la massue – jeu de mots s’il en est, qui résumait le choix entre la pérennité d’un pouvoir civil mais ferme, et une mainmise de l’armée. Quoi qu’il en fût, le Général, à son retour, ayant repris du poil de la bête, décida de dissoudre l’Assemblée et, à la faveur d’un soubresaut national traduit par un raz-de-marée électoral, reprit le pouvoir en main. La ressemblance est certes loin d’être parfaite entre cet épisode français relaté d’une manière un peu trop simpliste, et la situation que nous vivons présentement. Mais les parallèles sont assez nombreux et méritent d’être mentionnés et mûrement réfléchis : Tout d’abord, il y a la certitude que le rétablissement de l’ordre précédent est hors de question dans les deux cas : que ce soit le retour à la IVe République pour la France de 1968 et celui des troupes de l’OTAN dont la France avait obtenu le départ de son territoire en 1966, ou en ce qui nous concerne, le retour de l’armée syrienne et de son appareil de répression au Liban. Même les nostalgiques les plus ardents se sentent obligés dans les deux cas, et avec les quarante ans d’intervalle qui séparent les deux événements, de clamer haut et fort leur attachement à la nouvelle donne dans laquelle ils évoluent. Donc pas de retour en arrière souhaitable. Deuxièmement, il y a l’occupation musclée d’une partie significative des deux capitales respectives par des groupes « populaires » de tous bords, guidés par une logique de guérilla, et qui cristallisent une guerre froide et un rapport de force international extrêmement tendu. Tout cela sous le couvert des motifs les plus divers, dont certains très légitimes et justifiés, mais qui reflètent aussi une situation intérieure explosive. En tout cas, le risque de voir cette situation intérieure dégénérer radicalement pourrait avoir pour conséquence l’adoucissement pour certains de la perspective de retour à la situation antérieure de petite politique et de souveraineté diminuée. Enfin, en toile de fond, deux armées qui ont porté sur les fonts baptismaux, chacune en son temps, les nouvelles orientations de ces deux vieilles nations. En France, c’était l’armée de conscription, le peuple donc, qui avait maté le putsch d’Alger et fait avorter le coup de force par des colons désespérés et des officiers sympathisants, contre une jeune Ve République encore fragile. Chez nous, c’est l’armée qui a protégé à son corps défendant les manifestations qui se sont succédé après le 14 février 2005 et permis la retraite sous les quolibets des troupes de Damas. C’est aussi l’armée, épaulée par une population locale, qui a sauvegardé notre jeune souveraineté en nous débarrassant à un prix exorbitant des terroristes de Nahr el-Bared. Ce prix étant dû surtout à l’inertie de nos dirigeants et à la méfiance des gouvernements consécutifs face à une armée forte ; une attitude que l’occupation syrienne a par ailleurs consciencieusement contribué à entretenir tout au long de sa présence. Dans les deux cas, une situation trouble à l’extrême et ouverte sur des calamités potentielles ; une situation contre laquelle une armée déterminée à préserver son surnom de Grande Muette est tout autant prête à user de la force s’il le fallait pour empêcher sur le sol national un contre-feu annonciateur d’un retour désastreux aux luttes fratricides d’hier, mais qui sauverait la paix froide entre les superpuissances. Par conséquent, il est clair que dans de tels moments historiques, seul un pouvoir civil qui peut prétendre au respect de l’armée pourrait arriver ou se maintenir au pouvoir. Cela réduit considérablement les ambitions des falots et faux intellectuels de tout genre et raccourcit d’une manière significative la liste des présidentiables. Le choix de la France en mai 68 était la gaule ou la massue ; celui du Liban de novembre 2007 n’est pas très différent. C’est l’armée qui, en garantissant la sécurité intérieure et la sauvegarde des institutions, influera fortement le choix du nouveau président. La France de mai 68 avait entrepris depuis dix ans un vaste chantier, dans lequel elle persévéra au-delà de cette crise ; un chantier qui était destiné à assurer à ses forces armées une indépendance stratégique en les dotant de l’arme nucléaire et en se donnant surtout les moyens de produire et de déployer des systèmes complets d’armes sophistiquées en tout genre. Cela fut accompli surtout grâce à une administration intègre qui imposa aux Français des sacrifices financiers énormes et des dévaluations à répétition de sa monnaie nationale. L’armée libanaise, à la limite de l’indigence va certainement faire valoir ses besoins en formation et en matériel qui devront être impérativement satisfaits. Cet impératif se traduira sans doute par une politique fiscale pénible que de tels besoins ne manqueront pas d’imposer. Seule leur confiance dans l’intégrité foncière de leurs forces nationales justifiera le soutien des Libanais à une politique farouchement indépendantiste, mais financièrement douloureuse. La liste de ceux qui, en démocratie, se porteraient volontaires pour traduire cette confiance en sacrifices est certainement très courte. La dure alternative que de plus en plus de gens, poussés par leur dégoût du marigot politique, commencent à appeler de leurs vœux, est une prise du pouvoir par l’armée avec tous les risques que les tristes expériences de nos voisins ne manqueront pas de nous rappeler. Les jours prochains ne manqueront pas de nous révéler qui, de la gaule ou de massue, notre pays va être doté, à défaut de l’avoir librement choisi. Wassim HENOUD Consultant en stratégie
Au plus fort de mai 1968, les manifestants-insurgés étaient solidement retranchés dans plusieurs quartiers de la capitale française ; grisés par leur succès, ils en étaient même arrivés à envisager la prise de l’Élysée, siège du pouvoir de la République. De Gaulle quittera secrètement Paris, en laissant son gouvernement et ses partisans surpris et désemparés par son absence, pour réapparaître chez le général Massu, commandant en chef des forces françaises en Allemagne, dans son QG de Baden-Baden. Massu avait gagné la bataille d’Alger en 1957 et maté, en utilisant la manière forte, le FLN de l’Algérois.
Quand la nouvelle de cette visite commença à se répandre comme de la poudre en France, la légende veut que les propositions faites par les gaullistes durant leurs pourparlers avec les manifestants...