Suprêmement bien intentionnée, la déclaration d’Istanbul, manifeste pressant (sur la Syrie) en faveur de notre présidentielle, a eu pour effet d’empoisonner un climat politique local qui était à la détente.
On progressait : les rencontres de Aoun avec Gemayel puis avec Hariri, les conclusions du comité maronite mixte, la guidance active de Bkerké, l’initiative de Berry. Mais les sommations ont plu brusquement sur Damas. Les émissaires avertisseurs français, les injonctions avioniques de la secrétaire d’État US. Puis cette déclaration-ultimatum d’Istanbul cosignée par Kouchner, Rice, mais aussi par les Saoudiens, les Égyptiens, les Jordaniens et même par les prudents Émiratis…
Du coup, les prosyriens, outrés, se sont braqués et l’on est reparti dans la tension. Ils menacent en effet derechef de boycotter la séance électorale du 12. Réveillant du même coup la contre-menace, ouvertement soutenue par les States, d’une élection à la moitié plus un. Peut-être pas place de l’Étoile, mais, pour des raisons sécuritaires, au palais de Beiteddine.
Et l’on réentend les majoritaires, qui avaient mis en sourdine la semaine dernière tout langage de défi, proclamer qu’élection il y aura à tout prix pour prévenir les effets désastreux du vide institutionnel tant pour le pays dans son ensemble que pour les chrétiens d’Orient. Ils se remettent à dire que le chantage exercé par les prosyriens ne les impressionne pas. Qu’ils sauront faire face au complot syro-iranien visant à briser la volonté des Libanais libres.
Certains d’entre eux plaignent, non sans perfidie, l’opposition locale. À leur avis, ces compatriotes d’en face sont prisonniers d’une impasse de laquelle ils ne savent comment se dégager, en se trouvant obligés de bouder la séance électorale, donc de pratiquer une politique du bord de gouffre qui met en péril leur propre pays.
Cependant, estiment ces loyalistes, tous les opposants ne sont pas à mettre sous la même étiquette de victimes consentantes. Pour eux, en effet, le Hezbollah n’est pas vraiment un simple spectateur passif des visées syriennes. Dans ce sens que, contrairement à d’autres groupes opposants, ce parti ne voit pas la perspective d’un vide institutionnel d’un mauvais œil, tout au contraire. Car elle favoriserait, à les en croire, ses projets de création d’un État bien à lui, dans la Békaa et au Sud. Dès lors, le Hezb ne prodigue aucun effort pour sauver la présidentielle. Il a certes laissé entendre qu’il disposait d’une liste de présidentiables d’entente, mais à six jours de l’échéance, il ne l’a même pas communiquée à ses alliés. Ni à Berry, dont il n’appuie l’initiative qu’en principe. Ni, surtout, à Aoun, censé bénéficier de son soutien. Et les hezbollahis députés se contentent de mettre en garde, inlassablement, contre l’élection à la moitié plus un.
Reprise également, du côté des majoritaires, du refrain sur les principes démocratiques. Les cadres démocratiques fustigent, de nouveau, la propension despotique d’une opposition, Hezbollah en tête, qui prétend interdire à la majorité de gouverner, en paralysant le pays institutionnellement, en le frappant durement sur le plan économique, à travers la squatterisation du centre-ville commercial. Sans compter la menace physique qui oblige les députés indépendantistes à se cloîtrer au Phoenicia, par crainte de la poursuite de ces assassinats ciblés, six jusqu’à présent, que Kouchner dénonce vigoureusement. Alors que leurs collègues prosyriens vadrouillent partout, sans peur mais peut-être pas sans reproches.
La riposte
De leur côté, les opposants repartent de plus belle à l’assaut du bastion majoritaire, en mettant la détente de côté. Ils accusent derechef les loyalistes d’être à l’écoute, sinon à la solde, du complot américain dirigé contre la Syrie et l’Iran, si chers à leur cœur, au profit d’Israël, seul ennemi du Liban. Selon les contestataires, c’est le camp du 14 Mars qui saborde la présidentielle, en maintenant la candidature de ses représentants, au lieu d’accepter un président neutre. Le camp prosyrien recommence à soutenir que les majoritaires ont pour objectif de voir Siniora et son équipe accaparer les prérogatives de la présidence de la République. Et partant, qu’ils ne veulent pas du tout d’une élection consensuelle dans les délais constitutionnels.
La crise se ravive donc. Manifestement parce que les USA, que Paris et les Arabes modérés sont bien obligés de suivre puisque la survie du Liban est en jeu, ont décidé d’en découdre sérieusement avec le régime syrien sur ce volet, capital pour lui. Du fait qu’il n’y a pas d’arrangement global extérieur, ce malheureux pays souffre-douleur se retrouve politiquement déchiré.
Ce dont Bkerké s’alarme fortement. Les visiteurs du patriarche rapportent qu’il voit l’avenir en sombre, à cause du bras de fer entre les axes étrangers. Il s’inquiète d’autant plus que les leaderships maronites ne prennent pas assez conscience, à son avis, de l’absolue nécessité de s’entendre, au moins sur la présidentielle. Et sur le principe d’un président d’entente, pour éviter au pays d’aller à la partition et à la perdition. Ces appréhensions, on devrait sans doute les retrouver dans le communiqué que les évêques maronites doivent publier demain.
Parallèlement, une délégation de la Ligue maronite doit se rendre, également demain, auprès du général Michel Aoun pour le presser d’adopter une position de sauvetage national, en se transformant de candidat en grand électeur, au profit d’un président d’entente. Et en assurant la présence de tout son bloc parlementaire à la séance électorale du 12.
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On progressait : les rencontres de Aoun avec Gemayel puis avec Hariri, les conclusions du comité maronite mixte, la guidance active de Bkerké, l’initiative de Berry. Mais les sommations ont plu brusquement sur Damas. Les émissaires avertisseurs français, les injonctions avioniques de la secrétaire d’État US. Puis cette déclaration-ultimatum d’Istanbul cosignée par Kouchner, Rice, mais aussi par les Saoudiens, les Égyptiens, les Jordaniens et même par les prudents Émiratis…
Du coup, les prosyriens, outrés, se sont braqués et l’on est reparti dans la tension. Ils menacent en effet derechef de...