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La part du témoignage Amine ASSOUAD

Le véritable drame de la guerre du Liban réside dans l’après-guerre et cette volonté délibérée des autorités politiques de négliger tout travail de deuil, de mémoire et de réconciliation. L’amnistie votée au lendemain du dernier coup de canon a épargné au pays une terrible chasse aux sorcières, mais nous avons aujourd’hui des raisons de croire, après l’exemple de justice entre les anciens belligérants au Kosovo, qu’il y avait une autre alternative de sortie de guerre, bien que la sécession du Kosovo, et donc le divorce entre Serbes et Albanais, reste inévitable. L’amnistie pour les anciens combattants, qu’ils aient été des soldats consciencieux ou des criminels de guerre, a agi à la manière d’une amnésie pour le peuple libanais tout entier. La volonté d’éviter une justice arbitraire, outrancière et banalisée par les conséquences de la haine a eu un effet encore plus pervers ; celui d’entretenir de génération en génération une blessure jamais cicatrisée. L’effet d’accumulation a soigneusement exacerbé le ressentiment des uns et des autres, comme une plaie refoulée et qui est demeurée, à bien des endroits, béante. Nous tenons ce propos avec gravité, car si nous avions montré du doigt les responsables des excès meurtriers de la guerre civile (il faut avoir le courage de dire qu’il s’agissait d’une guerre civile avant d’être une « guerre des autres » sur notre territoire), les hommes qui s’arment aujourd’hui et qui n’ont rien compris des erreurs du passé et du préjudice causé par les milices auraient réfléchi à deux fois avant de reprendre les armes. Entre l’absence de justice d’une amnistie et une fuite en avant amnésique, il restait la part du témoignage – cette attribution psychologique de l’humain qui cherche à expliquer le fond et les grands tournants de l’histoire ou le besoin de raconter son souvenir pour apaiser ses désirs de vengeance. Le témoignage aurait pu être encouragé, voire institutionnalisé par la création de commissions Vérité et Réconciliation qui ont connu maints effets positifs dans des sociétés en transition comme en Afrique du Sud. Du moins, sans aller jusqu’à encombrer la justice libanaise de jugements que l’État n’aurait de toute façon pas eu l’autorité d’assumer, nous aurions mis fin à la culture de l’impunité en exposant les abus commis au regard du public et en révélant l’identité des responsables. C’est cette même part du témoignage qui est aujourd’hui à la base de la création du tribunal international spécial pour le Liban. Plus que de justice pour châtier les assassins de Rafic Hariri, Samir Kassir, Gebran Tuéni, Pierre Gemayel… il s’agit de connaître et prouver une vérité à l’opinion publique et aux générations futures, à l’heure où le scepticisme règne quant à une quelconque exécution de jugement s’il s’avérait que le régime syrien est impliqué dans les assassinats. S’il s’avérait… Il faut s’efforcer à présent d’employer cette tournure de phrase au conditionnel pour ne pas être accusé d’anticiper sur les résultats de l’enquête, alors que rien n’interdit de se faire une opinion politique et de pouvoir l’exprimer. D’autant plus que l’on ne tardera pas à nommer un procureur après la commission Brammertz et à dévoiler une vérité dont chaque jour qui passe, notamment depuis le meurtre d’Antoine Ghanem, nous apporte la certitude. Ce n’est pas non plus un hasard si l’on réclamait, au-delà du fameux triptyque « liberté, souveraineté et indépendance » manifesté durant le printemps de Beyrouth, la « vérité », avant même la justice. Personne n’entendait ainsi instrumentaliser la justice internationale pour ébranler le régime à Damas. Nous sommes assez mûrs pour comprendre que c’est aux Syriens avant tout de réaliser leur printemps et nous ne mènerons pas un combat qui est le leur, même si nous avons l’intime conviction que seul un gouvernement formé dans les normes vraiment démocratiques rétablirait la confiance entre les deux pays. Puisse Hassan Nasrallah prendre conscience aussi (et avec lui Ahmadinejad) que nous ne pouvons mener, en dehors de moyens diplomatiques, la lutte des Palestiniens eux-mêmes pour la création de leur État. Sans vouloir prendre la défense des Israéliens, il faut cesser de voir le complot sioniste partout, jusqu’à blanchir la Syrie de ses crimes. Si la Syrie est aussi innocente, pourquoi refuse-t-elle jusqu’à l’idée même du tribunal international ? Va-t-on croire encore que les services de renseignements qui ont déblayé, à coups de pelle et à renfort de bulldozers, les lieux du crime au lendemain de l’explosion du Saint-Georges, et sous le regard impavide des ministres du gouvernement Karamé, sont des agents du Mossad ? En s’abstenant de voter les statuts du tribunal international, les députés de l’opposition, et en particulier les députés du bloc Aoun, aussi durs que soient leurs griefs à l’encontre d’une majorité qui assume pour beaucoup le gâchis de la révolution du Cèdre, ont cédé à l’étouffement du témoignage. Ils sont pourtant témoins d’une époque douloureuse, du fait que leurs collègues succombent un à un et ils devinent forcément, qu’en matière de criminalité, la vérité est tout sauf relative. Il y a eu des faits, il y a des indices et il s’agit de les prouver. Pardonneraient-ils notre silence s’il leur arrivait de mourir aussi brutalement ? Pardonneraient-ils qu’on les accuse de « haute trahison » s’ils ne trouvaient d’ultime secours, comme un instinct de survie, que le recours au chapitre 7 de la Charte des Nations unies pour faire cesser enfin qu’on les tue ? La Charte a été ratifiée par le Liban lors de la fondation de l’ONU et autorise le Conseil de sécurité à décider de mesures pour contenir une menace à la paix ou un acte d’agression. Qu’aurait pu faire le gouvernement sinon demander aux Nations unies, face à une réelle menace à la paix et des actes d’agression criminelle répétés, de pallier ce besoin de justice, lorsque Nabih Berry a incroyablement confisqué le Parlement, ce qui pourrait entraîner sa responsabilité pénale ? Le PSP et le Courant du futur paient aujourd’hui l’erreur de l’avoir élu à la tête du pouvoir législatif. Mais, à aucun moment, l’idée n’est venue au gouvernement Siniora d’invoquer auprès du Conseil de sécurité le recours à la force armée sur la base du chapitre 7, et on l’a bien fait entendre depuis l’adoption de la 1559 il y a déjà trois ans : on ne résoudra la question des armes du Hezbollah que par un dialogue interne. Quelques jours nous séparent désormais de la prochaine session pour l’élection d’un président. Les excès d’optimisme de l’opposition, les appels au démantèlement du camp de la place Riad el-Solh, les préludes du Hezbollah à un consensus, même autour de Boutros Harb et Nassib Lahoud, ont été éclipsés par le décevant discours de Hassan Nasrallah. À quoi fallait-il néanmoins s’attendre ? Le leader du Hezbollah suggère comme sortie de crise le choix d’un président élu « pour une seule et unique fois » au suffrage universel direct, ou un président porté par sa cote de popularité dans les sondages, ou encore un président consensuel. Trois cas qui prêtent à de sérieuses équivoques. Une élection du président directement par le peuple écarterait la démocratie libanaise du modèle consociatif et c’est là tout le danger de la dictature du nombre dans un pays multiculturel, à l’heure où l’on n’a pas encore trouvé un schéma des institutions qui puisse associer les préceptes d’une démocratie classique au problème de la diversité. De plus, l’élection directe du président, même si le Liban se trouverait dans le cadre d’une démocratie classique, n’est pas la bienvenue tant que ce sont les accords de Taëf qui sont appliqués. Une telle élection élargirait certes l’assiette de légitimité du futur locataire de Baabda, confirmerait et renforcerait son rôle d’arbitre. Il n’y a pas ainsi de mal à « présidentialiser » quelque peu notre régime parlementaire, qui a dévié en réalité vers un régime d’assemblée. Cependant, en dehors d’une révision globale et profonde de la Constitution, dans le sens notamment d’une plus vaste décentralisation, une telle élection directe, même estampillée de cet obscur « pour une seule et unique fois », achèverait de distordre un régime des institutions déjà souffrant de graves insuffisances. On ne peut octroyer à un président élu au suffrage universel direct les minces pouvoirs qui lui reviennent depuis Taëf et l’empêcher pratiquement de dissoudre le Parlement. On ajouterait ainsi au préoccupant déséquilibre actuel envers le Parlement, un déséquilibre de la magistrature suprême elle-même en cristallisant son caractère légitime et en lui ôtant paradoxalement les attributions qui lui permettront de bénéficier de cette nouvelle légitimité. L’élection d’un président par une simple mesure de la cote de popularité d’un homme politique est un argument encore plus inquiétant. D’abord parce que cela ne serait plus une élection, mais une nomination, et les sondages peuvent varier nettement d’un institut à un autre. Ensuite et plus grave encore, cela donnerait à des instituts privés le statut de grands électeurs. Quelle est cette démocratie qui aliène la volonté et la souveraineté du peuple exprimées dans les urnes à des calculs de probabilité, aussi exacts soient-ils ? On connaît désormais, même dans les pays où les scrutins se déroulent en toute équité et en toute transparence, les limites, voire les dérives de la démocratie d’opinion. La dernier argument de Nasrallah, à savoir un président consensuel, ne fait que reprendre, bien que d’une autre manière, l’initiative de dialogue de Berry. Une initiative qui n’en est pas une. Quelle est cette proposition sérieuse qui veut que l’opposition renonce à la formation d’un gouvernement d’union nationale, à la veille d’une présidentielle, en contrepartie d’un aval de la majorité pour un quorum de deux tiers ? Se défaire pour l’un d’une prétention, pour l’autre d’un droit ? Rien ne prévoit dans la Constitution un quorum de deux tiers pour élire le président. Les députés de l’opposition cherchent, en s’appuyant sur des précédents, à ériger un tel usage en coutume constitutionnelle. S’ils ont fait ce choix, pourquoi n’assistent-ils pas alors à la prochaine séance électorale ? Il est clair qu’un président mal élu et dont les pouvoirs sont désormais limités depuis Taëf n’aura ni la légitimité ni l’autorité nécessaires pour mener à bien son mandat. Mais on ne peut non plus s’autoriser un choix, tenir une majorité sous la menace d’une longue mécanique d’épuration et feindre le chaos. La réflexion d’Émile Lahoud, selon laquelle les assassinats ont profité au 14 Mars, traduit en tout cas abondamment l’état d’esprit dans lequel se trouve une partie de l’opposition. Dans ce jeu de neutralisation mutuelle que connaît le Liban depuis presque deux ans, les assassinats n’ont pas été bénéfiques au 14 Mars. Ils ont décimé le mouvement, quelques-uns des meilleurs sont tombés et les autres attendent effroyablement leur tour. En boycottant l’élection d’un président le 24 octobre, malgré l’avertissement des prélats maronites, les députés de l’opposition auront détruit une autre partie du témoignage. Celle qui veut éviter que ne naisse, par le vide constitutionnel ou une quelconque vacance du pouvoir, la nausée guerrière. S’il ne reste plus personne pour témoigner, il ne restera plus rien. Et le Liban n’aura été malheureusement que ce faux pays, inventé comme beaucoup d’autres, par un coup de crayon sur une carte. Amine ASSOUAD Énarque Article paru le vendredi 12 octobre 2007
Le véritable drame de la guerre du Liban réside dans l’après-guerre et cette volonté délibérée des autorités politiques de négliger tout travail de deuil, de mémoire et de réconciliation. L’amnistie votée au lendemain du dernier coup de canon a épargné au pays une terrible chasse aux sorcières, mais nous avons aujourd’hui des raisons de croire, après l’exemple de justice entre les anciens belligérants au Kosovo, qu’il y avait une autre alternative de sortie de guerre, bien que la sécession du Kosovo, et donc le divorce entre Serbes et Albanais, reste inévitable. L’amnistie pour les anciens combattants, qu’ils aient été des soldats consciencieux ou des criminels de guerre, a agi à la manière d’une amnésie pour le peuple libanais tout entier. La volonté d’éviter une justice arbitraire,...