Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

La tragédie se déroule toujours en quatre temps

« Je ne vois rien, Andromaque. Je ne prévois rien. Je tiens seulement compte de deux bêtises, celle des hommes et celle des éléments. » Jean Giraudoux La guerre de Damas n’aura pas lieu. L’affirmation est par trop péremptoire. Le journaliste sourcilleux n’a pas vocation à rejoindre les rangs des Cassandre qui font légion au sein de la presse pamphlétaire, d’autant que même la macabre corneille de l’Antiquité grecque s’est toujours gardée de réaliser ses prédictions par elle-même. Il n’empêche que le silence du royaume d’outre-frontière a été brisé, non pas par les cris d’un peuple spolié de ses droits fondamentaux depuis plus de trois décennies, mais par le vrombissement des réacteurs des avions israéliens qui, sans coup férir, ont parcouru le ciel du bastion de la vocation éternelle de la nation arabe. Et dans le pullulement des rumeurs qui affirment que les hirondelles israéliennes annoncent l’imminence d’une guerre avec le régime des ayatollahs, une déclaration frappe par ses semblants de vertus prémonitoires. En effet, l’éternelle Pythie de Damas, la ministre Boutheyna Chaabane, s’est portée volontaire pour renforcer le sentiment patriotique général, ramolli, dit-on dans les tribunaux d’exception, par les écrits d’un Michel Kilo. La porte-parole du Baas a donc généreusement expliqué que la sibylline incursion « n’est que le résultat naturel de la cuisante défaite infligée par la résistance nationale libanaise au projet israélien, en juillet 2006 » et rassure que la Syrie se réserve le droit de représailles, « lorsque, et -attention- là où, elle le jugerait convenable ». La lumineuse déclaration intervient dans un contexte où les caciques de Damas adoptent au quotidien une attitude chevaleresque surannée et paraphrasent le comte d’Anterroche, en invitant systématiquement les messieurs de Tel-Aviv à « tirer en premier ». Sur fond de tribunal international, il s’agit pour les Assad d’invoquer le diable, faute de pouvoir pactiser avec Méphisto, dans l’espoir de sauver par les élucubrations d’un deux ex machina un régime qui n’a d’Achille que son talon. Mais « ce ne sont pas les ennemis naturels qui se battent », prévenait Jean Giraudoux, avant de préciser que « leurs lignes déployées deviennent bientôt les seules lignes de vraie fraternité dans le monde ». Alors que les Libanais n’ont que trop éprouvé par le passé la maxime qui veut que « ceux qui se battent sont ceux que le sort a lustrés et préparés pour une même guerre », les propos de la ministre baassiste viennent rappeler trois temps de la tragédie libanaise, et semblent annoncer un quatrième, celui de l’exode et du coup de grâce. En premier, le temps de la résistance nationale libanaise est révolu depuis belle lurette. En effet, lorsque l’occupation baassiste du pays du Cèdre était encore à ses prémices, la résistance nationale libanaise, la vraie, celle qui a combattu les occupations à l’époque où les occupations existaient, constituait une atteinte à la sécurité nationale baassiste, comme l’avait annoncé le suicidé au martyr, ou plutôt Ghazi Kanaan à Georges Haoui. Rappelons donc à l’indéfectible mémoire baassiste que grâce aux bons soins des gardiens de la foi damascènes qui sous-traitèrent à un front islamique la lutte pour l’émancipation – contre qui, contre quoi, on peut légitimement se le demander aujourd’hui –, la résistance nationale libanaise n’est plus. Quant à ce Georges Haoui qui proclama dans l’obscurité d’un jour de septembre l’avènement de ladite résistance, il périt à Beyrouth même, dans un attentat dont les circonstances sont bien moins inextricables que celles de la promenade des F-15 hébreux au-dessus des bérets baassistes. Le temps de la défaite du projet israélien, quant à lui, n’a malheureusement jamais existé, sauf dans l’imaginaire fertile du Baas. La victoire du Hezbollah ne saurait être agrégée en victoire du Liban. Il est certes courant dans la littérature classique arabe de désigner l’ensemble par la dénomination de la partie. Mais cette règle ne saurait être transposée dans le domaine de la chose politique, où la nuance est de rigueur. Dès lors, on se doit de préciser que la victoire de la résistance désormais islamique n’est synonyme ni de triomphe libanais ni malheureusement de défaite israélienne. Si le noyau dur du Hezbollah est sorti indemne des 33 jours de bombardement, si seuls des combattants mineurs du parti chiite sont tombés, comme l’a affirmé Hassan Nasrallah, si le Hezb a pu reconstituer son arsenal de roquettes, son triomphe séraphique a été arraché au prix de la défaite du Liban. L’on peut se féliciter du fait que le parti du bon Dieu ait survécu, car tout citoyen libanais devrait rigoureusement refuser que le glaive des sous-munitions israéliennes puisse trancher le nœud gordien du Hezbollah qui entrave l’édification de cet État de droit, dont on s’aventura à rêver, par un jour d’euphorie millionnaire, sur la place des Martyrs. Mais de là à parler de la défaite de l’armée israélienne qui s’est dotée d’un État de droit où l’on forme des commissions pour demander des comptes aux responsables, 1 200 citoyens de la République de l’impunité ne sont plus là pour réfuter les dires de l’omniprésente ministre du Baas. L’évocation du temps fictif de la victoire divine amène automatiquement à celle du temps de l’opposition qui gouverne et du gouvernement qui s’oppose. La résistance islamique, sous les accoutrements de l’opposition, monopolise directement les décisions de guerre et de paix, qui relèvent normalement des prérogatives régaliennes de l’État, et contrôle par alliés interposés la présidence de la République et le Parlement. Le gouvernement ne peut alors que réagir et s’opposer aux tentatives d’enlèvement des dernières institutions de la légitimité étatique. À moins de mener le printemps beyrouthin à ses fins escomptées, de mettre un terme au règne de l’impunité par le canal du tribunal international, de garder la gouvernance de l’État entre les mains des civils, d’élire et surtout de reconnaître le successeur d’Émile Lahoud, on n’a pas besoin de consulter la Pythie pour savoir quand et surtout où se manifesteront les représailles baassistes. D’autant que la dernière fois où les avions israéliens avaient survolé Lattaquié, c’était, rappelons-le, en juin 2006. La guerre de Damas n’aura donc pas lieu. Du moins pas à Damas. Au final, l’affirmation n’est pas aussi acérée qu’on ne le croyait. Et la sentence est tombée avec le rideau. Et le quatrième temps se prépare à entrer sur scène. Le public n’a plus qu’à se saisir de la plume du dramaturge, pour faire échouer les velléités littéraires d’une famille au pied du mur. La tragédie a quand même été le genre littéraire de la démocratie. Mahmoud HARB
« Je ne vois rien, Andromaque. Je ne prévois rien. Je tiens seulement compte de deux bêtises,
celle des hommes et celle des éléments. »
Jean Giraudoux

La guerre de Damas n’aura pas lieu. L’affirmation est par trop péremptoire. Le journaliste sourcilleux n’a pas vocation à rejoindre les rangs des Cassandre qui font légion au sein de la presse pamphlétaire, d’autant que même la macabre corneille de l’Antiquité grecque s’est toujours gardée de réaliser ses prédictions par elle-même. Il n’empêche que le silence du royaume d’outre-frontière a été brisé, non pas par les cris d’un peuple spolié de ses droits fondamentaux depuis plus de trois décennies, mais par le vrombissement des réacteurs des avions israéliens qui, sans coup férir, ont parcouru le ciel du bastion de la vocation éternelle de...