Par Georges J. NASR*
Le Hasbani est bien plus qu’une modeste rivière libanaise. Sa confluence avec le Dan et le Banias crée le haut Jourdain, un fleuve qui coule de la vallée de Hula en haute Galilée vers le lac de Tibériade, avant de devenir le bas Jourdain et d’atteindre la mer Morte. Le Jourdain reste un fleuve bien particulier ; s’il n’avait été le théâtre de chapitres-clefs de l’histoire humaine, son maigre débit annuel lui aurait à peine valu le qualificatif de rivière. Mais dans notre Levant aride, le Jourdain et son eau relativement salée revêtent une importance capitale.
La salinité du Jourdain augmente au fur et à mesure de sa descente vers la mer Morte. La qualité de son eau diminue ainsi le long de son parcours. Ceci est dû au passé de cette vallée, formée le long d’une faille séparant deux plaques tectoniques, alors que la plaque africaine, en route vers son affrontement avec la plaque européenne, se frotte contre la plaque arabique. Ce « fossé tectonique » du Jourdain, prolongeant le rift de la mer Rouge au-delà du golfe d’Akaba, s’est tassé à travers les âges. La vallée du Jourdain s’étend de Wadi Araba au nord d’Akaba, jusqu’à la base du plateau du Golan, et se trouve ainsi sous le niveau de la mer. Le nom « Jourdain » lui-même est une déformation d’un adjectif araméen, indiquant une rivière qui « descend ».
Des études récentes suggèrent que, lors de la dernière glaciation, cette vallée était submergée sous un lac glaciaire salé, le « lac Lisan » de 17 km de largeur et qui s’étendait sur près de 220 km. La surface de ce lac ne dépassait pas 180 m au-dessous du niveau de la mer. Il y a près de 20 000 ans, à la fin de l’ère glaciaire, les eaux du lac Lisan se sont retirées pour laisser la place à deux étendues d’eau saline ; le lac Tibériade en amont et la mer Morte en aval.
Au fil des années, les sels en suspension dans le lac Tibériade se sont dilués grâce à l’apport du haut Jourdain. Avec le temps, la majeure partie de ces sels a été évacuée avec les eaux du bas Jourdain qui prend sa source dans le lac et s’écoule en bordure de la Cisjordanie pour déboucher dans la mer Morte.
Cet équilibre précaire est aujourd’hui miné par les travaux entrepris par les États riverains depuis les années 50. D’une part, Israël a entrepris de dévier les ruisseaux salins du haut Jourdain, afin d’améliorer la qualité des eaux du lac Tibériade qui, à travers le « National Water Carrier », couvre maintenant plus de 30 % des besoins israéliens. Mais ces travaux n’ont fait que transférer le problème de la salinité des eaux vers le bas Jourdain et la mer Morte, exacerbant ainsi le conflit entre Israël et les Jordaniens et les Palestiniens. D’autre part, la Syrie et la Jordanie ont détourné une part du Yarmouk, un autre confluent important du Jourdain, pour subvenir à leurs besoins croissants. L’effet de ces travaux s’ajoute à celui des déviations israéliennes et jordaniennes des « wadis » qui alimentent le bas Jourdain, pour contribuer à augmenter encore plus la salinité de la mer Morte.
Avec le changement climatique et l’accroissement des températures moyennes dans la région, le déclin du lac Tibériade semble s’accélérer sous l’effet des pertes par évaporation. Entre 1965 et 2004, la surface du lac était descendue de près de 4 m, atteignant 214 m au-dessous du niveau de la mer, et la salinité avait augmenté.
Dans ce contexte, les sources du haut Jourdain sont plus que jamais essentielles pour maintenir le niveau du lac Tibériade. C’est en particulier le cas du Hasbani et des écoulements souterrains libanais qui alimentent des sources de la vallée de Hula, et dont la grande qualité de ses eaux est essentielle pour la diminution de la salinité du Jourdain.
* Professeur de génie civil à l’Université libanaise, chercheur sur le développement durable, et auteur d’un livre à paraître sur l’hydropolitique au Proche-Orient.
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Le Hasbani est bien plus qu’une modeste rivière libanaise. Sa confluence avec le Dan et le Banias crée le haut Jourdain, un fleuve qui coule de la vallée de Hula en haute Galilée vers le lac de Tibériade, avant de devenir le bas Jourdain et d’atteindre la mer Morte. Le Jourdain reste un fleuve bien particulier ; s’il n’avait été le théâtre de chapitres-clefs de l’histoire humaine, son maigre débit annuel lui aurait à peine valu le qualificatif de rivière. Mais dans notre Levant aride, le Jourdain et son eau relativement salée revêtent une importance capitale.
La salinité du Jourdain augmente au fur et à mesure de sa descente vers la mer Morte. La qualité de son eau diminue ainsi le long de son parcours. Ceci est dû au passé de cette vallée, formée le long d’une faille séparant...