Les joueurs-jouteurs autochtones ne le reconnaissent qu’en privé : on lance des ballons d’essai par-ci, par-là, de vraies-fausses propositions essentiellement destinées à provoquer des refus, mais, en réalité, on sait qu’il n’y a pratiquement rien à faire avant que le tableau ne se décante sur le plan extérieur. C’est-à-dire avant qu’on ne voie comment va évoluer le tableau sur le front des fameux axes, dont la lutte a semblé fléchir un moment avec les retrouvailles irano-américaines précédées de Charm el-Cheikh, mais qui a ensuite repris de la vigueur. Va-t-il y avoir, dans ce cadre, une « exception libanaise », va-t-on s’entendre dehors pour la présidentielle ? Va-t-on, au contraire, exploiter cette échéance pour jeter de l’huile sur le feu ?
En attendant, les protagonistes du cru entretiennent la braise, sinon le suspense, par d’incessantes prises de bec. Les opposants soutiennent derechef (on se souvient de la soi-disant « solution saoudienne » du début de l’an) que le 14 Mars bouche systématiquement les issues salvatrices. Il s’agit cette fois, à les entendre et à les croire, d’un règlement clé en main reposant sur une formule de cabinet d’union, avancée par les diplomates arabes médiateurs. Projet prévoyant l’injection de six ministres d’État dans le corps du présent gouvernement. Ce qui donnerait à l’opposition le tiers de garantie comme elle le baptise, et de blocage comme le dénomme le reste du monde. Comme lors de l’épisode saoudien précité, ce sont surtout MM. Walid Joumblatt et Samir Geagea qui sont présentés comme artisans du sabotage, alors que les opposants prêtent à M. Saad Hariri une attitude plus souple, plus bienveillante à leur égard. Ils ajoutent que les deux leaders qualifiés de radicaux ont descendu en flèche une initiative française lénifiante que M. Jean-Pierre Cousseran a transmise aux leaderships libanais. Il est vrai, à ce sujet, que la plupart des cadres du 14 Mars, tout en appréciant hautement la volonté d’assistance française, préfèrent qu’un éventuel congrès interlibanais ait lieu à Beyrouth et non à Paris.
Perrette et le pot au lait
Les visiteurs de Aïn el-Tiné rapportent que, selon Nabih Berry, certains diplomates étrangers seraient convenus avec les pôles locaux du principe de l’élargissement de l’équipe Siniora. Et que l’on aurait même débattu de la répartition des portefeuilles, de l’attribution de quatre sièges au CPL dont un de souveraineté, de la réintégration des ministres démissionnaires, de la succession du regretté Pierre Gemayel. Le tout devant déboucher sur un 19/11 de bon aloi (pour les opposants), entendre du tiers de blocage.
Cerise sur le gâteau, on aurait même envisagé, suivant ces témoins sortant de Aïn el-Tiné, le remplacement de M. Charles Rizk, ministre de la Justice, que Baabda souhaite écarter. Manière d’inciter M. Émile Lahoud à ne plus refuser de signer les décrets. À dire vrai, il réclamait également la tête de MM. Élias Murr et Tarek Mitri. Mais, disent les mêmes sources, il aurait accepté finalement de fermer les yeux au sujet de ces deux derniers.
Parallèlement, l’on aurait nommé un autre ministre des Finances que M. Jihad Azour pour faciliter, par un jeu de troc, l’attribution d’un portefeuille de souveraineté, peut-être bien la Justice d’ailleurs, au bloc aouniste.
Toujours à propos des portefeuilles de souveraineté, on aurait confié l’Intérieur et les Affaires étrangères à deux chrétiens, l’un maronite et l’autre orthodoxe, en donnant les Finances et la Défense à deux musulmans, l’un sunnites et l’autre chiite. Pour ce qui est de l’Intérieur, l’on aurait rééquilibré pour ainsi dire les pouvoirs, du moment que toutes les directions générales relevant de ce département sont aux mains de musulmans. On sait en effet que, par la volonté de Baabda, la Sûreté générale, apanage traditionnel des maronites, a été dévolue aux chiites, qui ont obstinément refusé de la restituer après la démission du général Jamil Sayyed.
Magnanimité
Bons princes, les prosyriens, tout en continuant à taxer M. Fouad Siniora d’être à la solde des Américains, acceptent, disent-ils, qu’il reste à la tête du gouvernement. Mais à la stricte condition qu’on s’en tienne toujours à la déclaration ministérielle initiale. Entendre que l’on gomme les sept points. Et, à plus forte raison, qu’on ne parle pas d’un programme politique de fond tracé d’un commun accord, pour le cabinet élargi comme pour le gouvernement suivant, devant être nommé à l’avènement d’un nouveau régime. Autrement dit, les opposants récusent la logique du 14 Mars, pour qui il est nécessaire, si l’on parle de cabinet d’union, d’établir une feuille de route pour que le pays sache où il va.
Mais pourquoi ce refus ? Tout simplement parce que les prosyriens et leurs alliés ne veulent pas que l’on débatte du désarmement du Hezbollah. Ou encore des réformes et des mesures devant découler de Paris III. Ni qu’on remette en selle les résolutions du comité national de dialogue, sans doute approuvées à l’unanimité (comme les sept points et la 1701 du reste), mais ensuite contournées, sinon trahies. Sur contre-ordre de qui l’on sait…
Perspectives
Bref, tout en accusant les loyalistes d’obstructionnisme, les opposants posent de solides barrières devant un arrangement possible. Aux réticences, ils ajoutent les menaces. En répétant que s’ils n’obtiennent pas le cabinet d’union et le tiers de blocage qui va avec, il n’y aurait pas de présidentielle. Pour compenser, en quelque sorte, ils précisent qu’on irait alors vers la formation d’un second gouvernement parallèle et l’élection d’un président bis. Vers la partition, en somme.
En réponse, M. Saad Hariri avance une initiative de la main tendue, pour tourner la page. Mais sa proposition de rencontrer Hassan Nasrallah a été ignorée avec superbe. Car l’opposition n’accepte pas, répétons-le, que l’on discute d’un programme politique national, comme la majorité en exprime le souhait. Le chef du Courant du futur n’a pas reçu non plus de réponse du général Michel Aoun, également sollicité. M. Nabih Berry, pour sa part, a dit oui mais : il veut que M. Hariri proclame d’abord son adhésion à un cabinet d’union.
Quant à Hassan Nasrallah, c’est encore plus simple et plus direct : il n’a rien à dire, dit-il, ni sur l’initiative française ni sur les offres de la majorité tant que M. Fouad Siniora n’aura pas présenté la démission de son gouvernement. Faute de quoi, pas de dialogue et pas de levée du sit-in des tentes.
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En attendant, les protagonistes du cru...