L’analogie développée par des cadres majoritaires est lourde de sens. Ils voient en effet dans Nahr el-Bared un nouveau « campement de sit-in » en puissance. Un risque de guerre d’usure conforté par les prises de position du Hezbollah comme par les organisations palestiniennes régulières qui refusent que l’on tranche le nœud gordien, que l’on prenne le camp d’assaut. D’ailleurs, ces mêmes loyalistes se déclarent pour un épilogue négocié. Mais strictement pour aboutir à ce que les terroristes soient livrés à la justice. Or Chaker Absi refuse catégoriquement toute reddition. Il exige que le siège du camp soit levé et qu’il puisse quitter librement le pays, avec ses troupes. Ses snipers, opérant à partir des toits, continuent chaque jour à harceler les militaires libanais de tirs qui ont tué un soldat avant-hier. Les terroristes disposent d’armes sophistiquées, avec lunettes à infrarouge, qui leur permettent de « travailler » de nuit comme de jour. Le leader de Fateh el-Islam affirme qu’il préfère se faire exploser avec tous ses hommes, entraînant dans la mort les réfugiés civils qu’il garde en otages, plutôt que de capituler. Bien que condamnant l’organisation subversive, les leaderships palestiniens réguliers lui apportent certainement un soutien appuyé quand ils réclament qu’on lui assure un couloir de sortie sûre. Moyennant quoi, ajoutent-ils, on donnerait à l’État libanais quelques éléments. Et encore, sous assurance que les peines qu’ils encourraient seraient relativement légères. De plus, et surtout, rien n’a été fait à l’intérieur du camp pour empêcher Absi de s’emparer de l’arsenal, des dépôts d’armes et de munitions, de toutes les fractions palestiniennes, Lutte armée (police mixte) comprise. Du reste, selon les aveux de sources palestiniennes informées, beaucoup de combattants d’autres organisations présentes à Nahr el-Bared auraient choisi de se rallier à Fateh el-Islam. Et l’on ne sait plus trop bien, ajoutent ces sources, à combien les effectifs du groupe, évalués initialement à quelque 400, se montent désormais.
En tout cas sur le plan intérieur libanais, certains opposants tentent d’exploiter au maximum les événements. Ils affirment que ce sont les majoritaires qui ont entraîné et impliqué les forces de l’ordre dans la confrontation. Ils propagent en outre une rumeur selon laquelle des pôles de la majorité seraient les vrais parrains de Fateh el-Islam et d’autres cellules palestiniennes, l’objectif étant de rééquilibrer le rapport de forces sur le terrain face au Hezbollah. Dans le même sens, diffamatoire, la chaîne de télévision de ce parti, al-Manar, a repris les assertions d’un auteur américain, publié sur le Web, et présenté comme un journaliste ayant réussi à pénétrer à Nahr el-Bared, sous badge de l’Unrwa. Selon cet écrivain, abondamment cité par al-Manar, Fateh el-Islam serait une création du chef du Courant du futur, Saad Hariri.
Raisonnement
Du côté des loyalistes, on se montre plus mesuré. Selon un cadre du 14 Mars, la plaie va sans doute continuer à saigner jusqu’à ce que de nouveaux développements, en relation avec l’adoption du tribunal international, changent les donnes. Se voulant objectif, il relève que chaque partie tente de marquer des points à sa manière. Ce qu’il semble regretter, lorsqu’il ajoute que la situation à Nahr el-Bared, extrêmement délicate, peut porter les germes d’une explosion généralisée, en s’articulant sur une agitation qui gagnerait en puissance les autres camps palestiniens du pays.
Un ministre informé confirme pour sa part que le gouvernement n’a pas pris la décision de faire prendre le camp d’assaut. Car un tel ordre nécessite, selon lui, une couverture palestinienne, régionale et internationale autant que locale. Il avoue qu’il n’y a toujours pas de solution en vue. Surtout, à l’en croire, parce qu’il existe manifestement des parties déterminées, libanaises aussi bien qu’étrangères, qui pêchent en eau trouble pour tirer profit du nouveau problème qui se pose au Liban indépendantiste. En profitant largement du fait que nul ne saurait prendre la responsabilité de voir versé le sang de civils palestiniens. Un délai a donc été accordé aux commandements palestiniens réguliers pour trouver une issue pacifique. Cependant, ajoute le ministre, les autorités ne sauraient renoncer à ce qu’en fin de compte les criminels soient livrés à la justice.
Parallèlement, des voix s’élèvent pour souligner que la gravité de l’heure requiert que l’on mette les querelles de côté. Les protagonistes devant se rassembler autour d’un programme déterminé, afin de protéger le pays, manifestement en butte à un complot.
Certains majoritaires répètent quant à eux que toute l’affaire de Nahr el-Bared a été montée pour cibler le tribunal international. Tout comme d’ailleurs la présidentielle se trouve liée, et conditionnée, par le même dossier. À preuve selon eux que le président Lahoud a tenté de rallier le patriarche Sfeir, tout à fait réticent d’après ces sources, à l’idée d’un cabinet de 6. Qui assumerait les prérogatives de la présidence, après son départ, ce qui induit qu’il est convaincu que la présidentielle n’aura pas lieu. Si cette évaluation des majoritaires cités est la bonne, cela signifierait en pratique que la sortie du tunnel n’est pas pour bientôt. Et même que l’on va vers une nouvelle escalade.
Philippe ABI-AKL
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