Dimanche, jour des bouchers. Dans les grêles ruelles du souk, les marchands de primeurs agencent par couleurs la cueillette du matin. Les coiffeurs font florès avant la messe. Le photographe arménien fourbit son matériel. Aux vitrines des boutiques de « nouveautés », les bas-nylon prennent la poussière sur des jambes en plastique figées dans un éternel cancan. Aux terrasses des cafés, parmi les effluves de cardamome et les volutes des narguilés, les pièces de jacquet s’empilent dans un claquement triomphal. À la fenêtre du « four », les femmes se bousculent en jacassant. Chacune porte, bien calé au sommet de la tête sur une galette de chiffon, le plateau de kebbé noyé dans l’huile qui sortira bouillant et fumant du trou noir, juste à l’heure du déjeuner. Dans le gai brouhaha de cette foule bigarrée, au milieu de l’essaim fébrile qui bourdonne sans but, des gémissements déchirants couvrent parfois les voix.
Les chèvres attendent leur tour dès l’aube. Quand le petit berger les livre sur pied, après une longue marche, elles se croient d’abord au paradis. Déjà elles lorgnent à droite les melons du fruitier, à gauche les journaux du papetier. Déjà le naseau affolé, elles reniflent, aspirent jusqu’à la substance l’air matinal chargé d’odeurs et de saveurs nouvelles. La première n’a jamais le temps de protester. À peine arrivée, elle est hissée aux chaînes. Quand la lame tranche la carotide, c’est presque indolore. Elle se vide doucement, chevrote à peine et puis se laisse partir dans une dernière convulsion. Les autres qui continuent, étourdies, à humer les senteurs de halles, n’ont encore rien vu venir. C’est au moment où le sang coule, où les entrailles se vident, où l’âcreté de la mort les prend à la gorge, qu’un éclair de panique traverse leur regard vide et bleu. Elles chevrotent alors ce cri désespéré qui ressemble à un fou rire, cette complainte de l’abattoir où les impatients n’entendent qu’un signal : la viande est prête.
Alors ils se ruent, ceux qui laissent en plan leur partie au café, ceux qui sortent de la messe sous la volée des cloches, le visage fermé d’avoir forcé sur le mea-culpa ; celles qui flageolent sur leurs talons aiguille, nimbées de laque par le coiffeur. Ils s’agglutinent autour du bac de béton creusé à même le trottoir où la carcasse encore frémissante livre à l’égout un dernier reste d’âme. Les ordres fusent. Le boucher exhibe le foie rutilant, noir dehors, rouge dedans. Il déroule la moelle blanche prise dans une rangée de vertèbres. Il hache menu les maigres muscles, vide la panse qu’il arrose au tuyau. Leçon d’anatomie pour les enfants qui serrent les dents au premier rang de ce trivial amphithéâtre. La curée rend plus jovial le peuple endimanché qui reflue à présent vers le village. Le soleil cogne fort. Les bruits de la place se sont évanouis. Les guêpes elles-mêmes se dispersent. Il n’y a plus rien à voir.
Dimanche, jour de violence sans colère, de mise à mort sans haine. Jour d’innocence.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Dimanche, jour des bouchers. Dans les grêles ruelles du souk, les marchands de primeurs agencent par couleurs la cueillette du matin. Les coiffeurs font florès avant la messe. Le photographe arménien fourbit son matériel. Aux vitrines des boutiques de « nouveautés », les bas-nylon prennent la poussière sur des jambes en plastique figées dans un éternel cancan. Aux terrasses des cafés, parmi les effluves de cardamome et les volutes des narguilés, les pièces de jacquet s’empilent dans un claquement triomphal. À la fenêtre du « four », les femmes se bousculent en jacassant. Chacune porte, bien calé au sommet de la tête sur une galette de chiffon, le plateau de kebbé noyé dans l’huile qui sortira bouillant et fumant du trou noir, juste à l’heure du déjeuner. Dans le gai brouhaha de cette foule bigarrée, au...