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Actualités - Opinion

Le Liban, lien entre l’Est et l’Ouest

Au début de l’année scolaire de l’an 2000, aux leçons inaugurales de la LSE, une des écoles d’économie politique les plus prestigieuses – sinon la plus prestigieuse puisqu’elle comptait à l’époque parmi ses élèves 17 prix Nobel –, le chargé de cours affirmait : toute nation ayant acquis nouvellement son indépendance en se libérant du colonialisme met un certain temps pour trouver son équilibre. Il donnait comme exemple les États-Unis. Le Liban a acquis son indépendance en 1943. Les pays arabes, mis à part l’Égypte et la péninsule Arabique, l’ont acquise à partir de 1920. Faudrait-il attendre deux cents ans avant de trouver notre vraie vocation et notre destin ? Pourtant les pères de cette indépendance, eux qui rassemblaient des foules derrière eux, tout comme aujourd’hui les différents partis, avaient trouvé une formule qui avait réuni autour d’elle une majorité ecrasante de Libanais : ni Est ni Ouest. Nous avions la paix. À chaque fois que le Liban a dévié de cette ligne de conduite, la rue a bougé. Les événements de 1958 étaient dus au fait que le Liban avait risqué de pencher en faveur de l’Occident et d’une partie seulement des pays arabes en adhérant au défunt pacte de Bagdad, au sujet duquel ces pays étaient divisés. Quoique l’opposition fut dirigée principalement par Saeb bey Salam, un grand homme d’État libanais, qu’on ne peut qualifier d’antioccidental, la rue s’est interposée ne voulant pas se fondre avec un des clans arabes plutôt que l’autre. Nous avons eu droit, quand la barre a été redressée par le président Chéhab, non seulement à la paix, mais aussi au respect et à la compréhension de tous. Le président Nasser, à l’époque, avait réuni l’Égypte et la Syrie sous un même pouvoir ; il était au sommet de sa gloire. Homme politique arabe hors du commun, il a respecté ce principe typiquement libanais en s’abstenant de visiter ses partisans, voulant éviter de troubler la rue libanaise. Il s’est contenté de rencontrer le président Chéhab à la frontière syro-libanaise. Ne disait-il pas que pour prendre le pouls des Arabes et même de la Méditerranée, il n’avait qu’à lire les journaux libanais ? Chacun de ces derniers est l’antenne de tout un monde ayant ses propres amis dans ce Liban de 10 452 kilomètres carrés. Le président Hélou, recevant les journalistes libanais, leur avait souhaité la bienvenue en ces termes : « Ahlan wa sahlan dans votre seconde patrie. » Malgré l’humour, qui peut paraître acide, ce mot de bienvenue reconnaît implicitement la vraie vocation du Liban. La presse libanaise n’est qu’une des fenêtres ouvertes sur le monde arabe et méditerranéen ; l’autre ouverture, bien plus grande et d’un rayonnement international, ce sont ses universités : libanaise, américaine, française, arabe ; il ne manquerait que l’iranienne (pourquoi pas, elle nous donnerait le pouls des montagnes et des steppes de l’Asie centrale) et peut-être d’autres si notre pays pouvait en contenir plus. N’a-t-il pas accueilli la première conférence de l’Unesco ? N’est-il pas le pays de l’alphabet ? La richesse et la diversité de l’enseignement de toutes ces universités fournissent les cadres du Moyen-Orient et nous connectent – ainsi que les Arabes – au monde entier. C’est bien par ces diplômes essaimés à travers nos régions, et bien au-delà, que le Liban rayonne. Faudrait-il rappeler les connexions de ces mêmes universités avec des correspondants de bien des pays – je pense en particulier au recteur de l’Université Saint-Joseph qui, dans la tradition des Ricci et de ses prédécesseurs, a établi un contact avec la Chine tout récemment – ces idées sont facilitées par un Liban au carrefour de nombre de nations ? Les autres universités ont certainement des relations similaires avec d’autres nations. En 1943, le Liban de l’indépendance, malgré l’emprisonnement par les troupes françaises, à Rachaya, de toute sa classe dirigeante, n’a pas mis la France à l’index ; il a gardé le cap de la neutralité. Ce pays est resté le bienvenu et à aucun moment ses intérêts n’ont été lésés. Le Liban ne peut se payer le luxe de boycotter les autres nations. Il y a un reflet de chacune d’elles dans ses frontières. Il ne saurait se renier. C’est son intérêt d’ailleurs, ainsi que celui de tous les pays arabes, de garder cette porte ouverte sur le monde ; ces derniers préserveraient ainsi leur identité intérieure qui leur est – et à nous aussi – si chère. En contrepartie, aucun de ces pays arabes ne peut s’approprier notre pays, car il ne peut assurer la paix dans la rue. Le Liban ne peut, lui non plus, se payer le luxe de nourrir de l’inimitié pour un pays quelconque, spécialement arabe, dont il fait partie intégrante. Aujourd’hui, nous devons retrouver cette vocation universelle, à partir de cette formule de neutralité. Tout nous y pousse, à commencer par le désir de paix de tous les partis, sans compter la Ligue arabe ainsi que les pays membres de l’ONU. Toutes ses nations nous ont priés de trouver nous-mêmes une solution. Nous n’inventons rien puisque l’idée d’une entente interne est présente chez tous : je ne pourrais citer toutes les bonnes volontés plus ou moins anonymes qui œuvrent dans ce but. Il ne faut pas oublier que la guerre au Liban a commencé avec un but déclaré : donner une patrie de rechange aux Palestiniens, ce problème de tous les Arabes. Le second objectif, plus subtil, était de céder les eaux du Sud gratuitement ou à vil prix pour qu’ajoutées à celles du Golan, ils permettent à Israël d’accueillir des immigrés par centaines de milliers, entraînant un déséquilibre démographique de toute la région. Pérès déclarait, il y a un an, que les guerres de l’avenir seraient celles de l’eau. Ces deux problèmes n’ont pas trouvé de solution jusqu’à maintenant ; les ennemis du Liban ont donc intérêt à laisser notre pays en état d’effervescence. Les autres sujets font pâle figure ; je dirais même qu’ils ne servent, malgré leur importance, qu’à détourner notre attention de l’essentiel, tel par exemple, le tribunal international. Et ici, pourquoi ne pas le dire, quel est l’homme d’État qui ne voudrait pas que justice soit faite ? Nous concentrer sur l’essentiel nous aiderait à réaliser l’entente interne. Nous avons détruit notre pays et nous continuons à le faire en oubliant sa vraie vocation qui est celle d’être un lien entre l’Est et l’Ouest. Qu’il me soit permis ici d’évoquer un souvenir personnel avec le président Rachid Karamé qui m’avait honoré d’une confidence (je traduis) : « Les us et coutumes du Liban ont une valeur inestimable ; chaque fois que nous n’en avons pas tenu compte, nous l’avons regretté et nous nous en sommes repentis. » Cet aveu d’un très grand homme d’État devrait le grandir encore davantage même aux yeux de ceux qui ne l’appréciaient pas. C’était, je crois, son testament, car trois mois après, il était assassiné. N’ajoutons pas à tant d’assassinats celui du Liban en oubliant sa vraie vocation. Jean HARFOUCHE Agence d’architecture

Au début de l’année scolaire de l’an 2000, aux leçons inaugurales de la LSE, une des écoles d’économie politique les plus prestigieuses – sinon la plus prestigieuse puisqu’elle comptait à l’époque parmi ses élèves 17 prix Nobel –, le chargé de cours affirmait : toute nation ayant acquis nouvellement son indépendance en se libérant du colonialisme met un certain temps pour trouver son équilibre. Il donnait comme exemple les États-Unis.
Le Liban a acquis son indépendance en 1943. Les pays arabes, mis à part l’Égypte et la péninsule Arabique, l’ont acquise à partir de 1920. Faudrait-il attendre deux cents ans avant de trouver notre vraie vocation et notre destin ? Pourtant les pères de cette indépendance, eux qui rassemblaient des foules derrière eux, tout comme aujourd’hui les différents...