Je relis avec nostalgie l’entrevue avec le général Aoun parue le mardi 6 février 2007 à la page 5 du quotidien L’Orient-Le Jour. Certains passages de cette entrevue me rappellent le général chef de l’armée promu à Baabda et qui jouissait en ce temps-là d’un charisme peu commun. Je ne l’ai pas connu personnellement ; par contre, mes enfants s’étaient liés d’amitié, en classe du secondaire, avec ses nièces et neveux. En 1989, alors que le pays était plongé dans des affrontements que personne ne souhaite revivre, je lui ai adressé une invitation au mariage de mon fils aîné. C’était un témoignage de sympathie que je lui faisais parvenir par l’entremise de sa nièce. Quelle fut notre joie de recevoir, le jour du mariage, un superbe bouquet, avec les souhaits de circonstance sur une carte de la présidence de la République signée par le général. Je relate cet incident en témoignage de l’humilité de cet homme et de sa sincérité.
Aujourd’hui, j’habite la même localité que lui et je m’y promène souvent à pied. Pour arriver jusqu’à sa résidence, je passe devant celle de l’actuel ministre de la Défense. Il y a, ici et là, des mesures de sécurité drastiques. Parfois, on m’interdit de passer devant la résidence du ministre, mais jamais devant celle du général. Je ne suis connu ni de l’un ni de l’autre, pas plus que des personnes chargées de leur sécurité. Je présume qu’il n’y a pas de directives de la part du général d’interdire la voie publique aux citoyens. C’est là une marque de respect qu’il porte à ses concitoyens. C’est un homme qui cultive des valeurs humaines certaines.
Aujourd’hui, le général connaît des circonstances exceptionnelles. À mon sens, il faut le croire, mais pas au point de le prendre au mot. En ce sens qu’il convient de tenir compte des circonstances qui commandent ses propos.
Il est évident que les Hariri ne le portent pas dans leur cœur et ne le porteront certainement pas à la présidence de la République. La volte-face du général s’agissant de la Syrie est quelque peu embarrassante, moins en raison de son attitude qu’à cause de son soutien aux alliés de la Syrie au Liban. Affirmer que la Syrie, sortie du Liban, ne devrait plus être considérée comme un occupant serait dans l’ordre normal des choses. Mais,
1- Soutenir sans réserve le Hezbollah dans ses manœuvres contre l’État libanais serait pousser trop loin la fidélité dans les alliances.
2- Prétendre que le pacte avec le Hezbollah vise à rassurer celui-ci en vue de rendre caduc son arsenal militaire préalablement à sa remise à l’État libanais et à favoriser l’entente entre les communautés paraît un argument simpliste. De fait, certains discours des années 80 de l’actuel secrétaire général du parti, diffusés sur Internet, éclairent sans aucun doute son attitude. S’opposer à la décentralisation administrative et politique et se gargariser par des appels au consensus relèvent des fausses prétentions. Faut-il rappeler que, démographiquement, les chrétiens étant en perte de vitesse, y ajouter un facteur de risque n’augure rien de bon. Il n’est pas impossible que l’idéologie du Hezbollah s’habille, pour les circonstances, de tolérance ; affirmer que c’est un parti unioniste prête à confusion. Le retrait des ministres d’une même communauté pour porter le conflit politique sur le plan confessionnel donne une image peu rassurante sur les intentions stratégiques du parti. Unioniste se traduirait volontiers par hégémonie, peut-être autant politique que religieuse, tant il confond l’un et l’autre. Il y a une administration d’illuminés à la Maison-Blanche, à l’origine de toutes les crises du Moyen-Orient. Il y a un illuminé à la tête de l’État iranien. Certains Libanais ne sont pas à l’abri des retombées des affrontements que cela provoque.
3- Justifier ce qui s’est passé en juillet-août 2006 par le fait que les Sudistes sont menacés par les Israéliens, c’est la goutte d’eau de trop, d’autant plus que le général a toujours affirmé que la sécurité du pays et du citoyen relève de la responsabilité de l’État.
4- L’approbation du tribunal à caractère international devrait être favorablement accueillie. Mais que ne lui donne-t-on pas l’occasion de formuler ses propres remarques sur le contenu de ce traité ? Je répète : ses remarques à lui et non pas celles préparées en accord avec ses alliés. Cela permettrait de jeter une lumière sur la mesure de son engagement envers la Syrie et ses alliés.
5- Le général ne se fait pas d’illusion sur sa candidature à la présidence de la République. Il a déjà affirmé que ses diverses prises de position n’y sont pas favorables. Par conséquent, l’accuser de manipulation pour se faire porter à la tête de l’État semble inapproprié.
Enfin, le général est parvenu à un âge mûr ; a-t-il songé à sa succession à la tête du parti qu’il a fondé ? Aucun de ses assistants, du moins ceux que j’écoute parler au nom du Courant patriotique libre, ne semble à même de gérer une politique aussi complexe et inextricable que celle que mène le général. Il ne suffit pas de rabâcher des clichés, encore faut-il avoir l’expérience et la maturité nécessaires pour mener à bien des débats acharnés, défendre des positions parfois difficiles. Le général de la résistance au mandat syrien sur le Liban et celui que nous connaissons aujourd’hui soulève nombre de questions. Nul peut-être, hormis lui-même, ne saurait y répondre ?
Dans les circonstances présentes, il n’est pas aisé de porter un jugement équitable sur ce personnage qui a marqué l’histoire du pays lors d’une étape au cours de laquelle la jeunesse libanaise se rendait en masse à Baabda pour le soutenir et le protéger. Elle ne s’était retirée des abords du siège de la présidence que sur son injonction, quand il sentit que l’agression syrienne était imminente.
Samir M. SAWAYA
Ingénieur
Article paru le Mardi 15 Mai 2007
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