«Je ne peux comprendre cette ruée vers la chirurgie esthétique que comme un geste de désespoir, de sagesse extrême et de défense. » Liliane Ghazali, psychanalyste, explique que la fin du siècle dernier et le début du XXIe siècle sont marqués par « la consommation » qui rime avec « l’immédiateté du désir et du plaisir ».
Un geste de désespoir donc, « parce que les femmes ont compris qu’au fond, les hommes sont aujourd’hui mus par une sensation de désir et de plaisir immédiat et que cette notion d’amour que les anciennes générations ont vécue est devenue rare, archaïque et éphémère », souligne-t-elle. « En fait, les hommes ne cherchent plus l’amour, mais veulent se convaincre qu’ils sont toujours conquérants, en cherchant à être désirés et désirables, poursuit-elle. Il s’agit donc d’un jeu au sein duquel l’amour n’a plus de place. Tout le monde dit “je t’aime”, mais c’est un mot qui a perdu son sens réel de projet à long terme, de construction, d’évolution, d’acceptation d’une certaine chute du désir, d’affinité et de vie commune. Ces notions sont devenues ringardes, puisque désormais, tout se consomme très vite. »
La femme est devenue donc « un objet de désir à appâter et à consommer immédiatement ». « L’ayant compris, la femme qui, comme tout être humain, a envie d’être aimée et désirée, essaie à travers la chirurgie esthétique d’être conforme à l’image du “désirable” et cela en soignant son paraître selon les critères actuels de la beauté, remarque Liliane Ghazali. C’est pourquoi on a l’impression que toutes les femmes sont stéréotypées. Dans son infinie sagesse, la femme a en fait compris que l’homme ne la désire pas pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’il s’imagine pouvoir être en la conquérant. C’est la raison pour laquelle elle offre à l’homme la pulpe et garde ses sentiments pour elle. »
Liliane Ghazali estime ainsi que, contrairement à ce que l’on pense, ce sont « les hommes qui sont floués par les femmes ». Et de noter que son expérience analytique lui a montré que « la majorité des femmes qui se précipitent vers la chirurgie esthétique ont de la difficulté à jouir ». « Pour atteindre la jouissance, il s’agit d’entretenir autre chose que l’immédiateté du désir et du plaisir, poursuit-elle. La femme est en fait tellement entrée dans le jeu de l’objet figé des fantasmes, que je me demande si elle peut encore entrer dans son corps propre pour accepter de ressentir la jouissance. Et c’est là qu’elle est tombée dans le piège qu’elle a cru tendre aux autres. Parce que quand on triture tellement son corps, c’est qu’on le refuse quelque part. Et si on veut tellement ressembler au corps imaginaire et imaginairement séducteur de tous les hommes et désirable par l’ensemble de la gent masculine, c’est qu’on n’accepte pas son propre corps. Et la majorité des hommes qui séduisent ce genre de femmes ne sont absolument pas satisfaits. Ils ont l’impression d’avoir une poupée gonflable entre les mains. »
« Émasculés »
Mais ce sont les hommes qui ont mené la femme à cela. « Évidemment, répond Liliane Ghazali. Mais si les femmes n’étaient pas entrées dans ce jeu, les hommes n’auraient pas abondé dans ce sens. Les hommes ont en fait commencé ce jeu, estimant qu’ils sont émasculés, d’autant que la femme a acquis beaucoup de pouvoirs, allant de l’avortement jusqu’à la pilule contraceptive, en passant par le pouvoir politique et économique. Les hommes se sont sentis en danger et évincés. Cherchant à se défendre, ils ont choisi de devenir un papillon pour se rassurer sur leur propre virilité. »
Dans ce siècle de « mutation » au sein duquel nous évoluons, la femme a une difficulté à accepter sa « part masculine », c’est-à-dire « son côté actif, sans penser ou sans être perçue comme virile, masculine, phallique », poursuit la psychanalyste. « La femme ignore encore ses marques, note-t-elle. Elle est dans un état de malaise et met l’homme mal à l’aise. Elle est encore au stade revendicatif, au moment où elle a atteint les extrêmes. C’est la raison pour laquelle l’homme s’est senti en danger. “Elle nous prend notre virilité”, dit-il, ce qui n’est pas vrai, parce que l’homme n’assume pas encore son côté féminin. Et pour prouver sa virilité, il se réfugie dans la conquête et la séduction, privilégiant le “one night stand”, puisqu’il se sent sécurisé. Et ce n’est que lorsqu’il mûrit affectivement que l’objet du désir et de l’amour devient une seule femme avec qui il construit un projet à long terme. Mais combien d’hommes atteignent-ils aujourd’hui cette maturité, sachant que l’image qu’on leur donne de leur virilité est tout à fait différente ? En effet, un homme qui reste avec sa femme après plusieurs années de mariage est, à la limite, considéré comme anormal. »
La femme morcelée
« Elles se ressemblent toutes. » Ce constat qu’on ne cesse d’entendre reflète la perte d’identité de la femme d’aujourd’hui. « La femme n’a malheureusement pas compris que dans sa course vers la chirurgie esthétique, elle encourage la perception morcelée qu’a l’homme d’elle et qui est issue d’un infantilisme, puisque c’est en grandissant que l’enfant perçoit son corps comme unifié, constate Liliane Ghazali. La femme ramène donc l’homme au stade du bébé qui ne perçoit que des choses morcelées, et en priorité le sein de sa mère, puisqu’elles se présentent comme un pur objet et non pas comme un sujet. »
La psychanalyste estime enfin que « dans notre société libanaise, la guerre, la terreur, la peur de la mort et l’angoisse ont renforcé la culture de l’immédiateté et le culte de la beauté ». En effet, en pleine crise politique, « les Libanais(es) ont compris qu’hormis leur corps, ils ne peuvent rien maîtriser et contrôler. »
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Un geste de désespoir donc, « parce que les femmes ont compris qu’au fond, les hommes sont aujourd’hui mus par une sensation de désir et de plaisir immédiat et que cette notion d’amour que les anciennes générations ont vécue est devenue rare, archaïque et éphémère », souligne-t-elle. « En fait, les hommes ne cherchent plus l’amour, mais veulent se convaincre qu’ils sont toujours conquérants, en cherchant à être désirés et désirables, poursuit-elle. Il s’agit donc...