En réponse à la lettre que l’ambassade de Turquie nous avait adressée au sujet du génocide arménien, et que nous avions publiée dans notre édition du 27 avril dernier, nous avons reçu de l’ambassade d’Arménie la communication suivante :
La lettre de l’ambassade de Turquie appelle des réserves dès ses premières affirmations : « L’histoire des relations turco-arméniennes est celle d’une coexistence et d’une vie commune datant de plus de 1 000 ans. Durant cette période, les peuples turc et arménien ont chacun contribué à la culture et à la prospérité de l’autre. »
Les « 1 000 ans » mentionnés ici empruntent-ils pour repère le XIe siècle, date à laquelle les tribus seldjoucides, venant d’Asie centrale via l’Iran, envahirent l’Arménie et les régions voisines, y semant la désolation... ? Ou le terme de « coexistence » fait-il allusion à la domination ottomane de 400-500 ans qui, pour tous les peuples non turcs de l’Empire, toutes religions confondues, devait constituer la période la plus sombre de leur histoire...?
Et si, au XIXe siècle, ces mêmes peuples furent animés d’un début de mouvement de réveil national, cela ils l’ont dû non à la sollicitude du gouvernement ottoman, mais à la dégradation intérieure consécutive à sa décadence – ainsi qu’à leur réceptivité aux Lumières européennes. De toute façon, on est bien loin d’une contribution quelconque de « chacun à la culture et à la prospérité de l’autre ».
Autre contre-vérité : « ...Pendant que l’Empire ottoman subissait d’intenses invasions externes, les Arméniens vivant en Anatolie de l’Est se révoltaient... »
Nous assistons ici au procédé bien connu d’inversion des rapports de cause à effet, ou des positions de victime et de bourreau, apte à déformer totalement toute vérité historique...
Qu’en 1915 et les années suivantes la population arménienne entière de l’Empire ottoman ait été déportée et anéantie, cela est prouvé des milliers et des milliers de témoignages provenant des archives anglaises, françaises, américaines, russes, arabes, et en plus autrichiennes et allemandes (d’États coalisés à l’Empire). Dans ces témoignages, nulle part il n’est fait mention d’une « révolte » d’Arméniens. Si nos collègues entendent par ce terme le refus des Arméniens, en certaines localités, d’obtempérer à l’ordre gouvernemental d’une déportation synonyme de sentence de mort, et l’organisation d’une autodéfense désespérée, un tel acte ne saurait en aucune façon être caractérisé par le terme « révolte ».
Dans sa déclaration, l’ambassade de Turquie cherche à relativiser l’extermination des Arméniens, à la dissoudre dans les faits de guerre et les pertes en vies humaines qui en découlent : « Il faut noter que 3 millions de Turcs musulmans ont perdu leur vie durant les années de guerre. »
Le chiffre avancé, même s’il est véridique, ne justifie en rien les mesures prises contre les Arméniens. L’Empire ottoman était l’un des principaux États engagés dans ce conflit mondial et, à l’instar de l’Allemagne, la France, la Russie etc., les multiples fronts de guerre qu’il avait ouverts devaient naturellement lui valoir beaucoup de pertes humaines... Tandis que pas une des 1,5 million de victimes du génocide arménien n’est tombée sur les champs de bataille.
Et, en fin de compte, les chiffres parlent d’eux-mêmes : à la veille de la Première Guerre mondiale, l’Empire, sur une population de 12 millions vivant sur la superficie correspondant à la Turquie actuelle, comptait 2,5 millions d’Arméniens. Or la Turquie, sur 70 millions d’habitants, n’en compte aujourd’hui que 40 000, concentrés surtout à Istanbul.
Quant au dialogue et à la coopération, ils constituent les objectifs de l’État d’Arménie lui-même, s’agissant surtout de pays et de peuples voisins. Depuis son instauration en État indépendant il y a 15 ans, l’Arménie s’est, à plusieurs reprises, déclarée prête à établir des relations diplomatiques avec la Turquie, sans conditions préalables. Mais celle-ci a laissé la proposition tomber dans le vide. En plus, elle continue de bloquer la frontière, routes et chemins de fer. Ce ne sont pas là des mesures d’encouragement du dialogue et de la coopération...
Que l’État turc ait ouvert ses archives historiques et que des chercheurs puissent venir y puiser du matériel pour leurs études, cela pourrait constituer en soi un élément positif. Mais le problème n’est pas là : la normalisation des relations arméno-turques et l’établissement du dialogue ne sont pas le fait de chercheurs ; ils dépendent d’une volonté et d’une décision politiques. Le professeur Selim Deringil, historien turc, a très bien formulé cette idée dans une intervention, le 27 janvier 2007 : « Il est inacceptable de charger les historiens de la résolution d’un problème qui relève indiscutablement de gouvernements légitimement élus. »
Une telle approche est très voisine de celle formulée par le président de la République d’Arménie, s’adressant au Premier ministre de Turquie :
« Votre proposition d’examiner le passé ne saurait être fructueuse faute d’inclure le présent et l’avenir. L’ouverture d’un dialogue efficace présuppose la création de l’ambiance politique favorable correspondante. La responsabilité de l’établissement des relations bilatérales incombe aux gouvernements, lesquels ne devraient déléguer les historiens à le faire à leur place. Nous avons donc proposé et nous proposons de nouveau d’établir entre nos deux pays des relations normales, sans conditions préalables » (le 27 avril 2005).
Cette proposition, malheureusement, demeure sans réponse encore aujourd’hui.
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