L’économie turque a-t-elle atteint l’âge de raison ? Après des décennies de crises à répétition, la relative stabilité des marchés turcs face à une grave querelle entre le gouvernement et l’armée impressionne les analystes, qui appellent néanmoins à la prudence.
Opposée à l’élection à la présidence de la République d’un ancien islamiste, le chef de la diplomatie Abdullah Gül, l’armée a menacé dès le premier tour de scrutin, au Parlement, d’une intervention en cas d’atteinte à la laïcité, le gouvernement réagissant en invitant les militaires au silence.
De quoi provoquer un séisme sur les marchés. Mais la Bourse d’Istanbul s’est contentée d’un plongeon de 8 % de son indice de référence lundi matin, avant de repartir à la hausse, rassérénée il est vrai par l’invalidation du scrutin mardi et l’annonce de législatives anticipées, fixées au 22 juillet.
« En 2001, un conflit entre le président de la République et le Premier ministre lors d’une réunion du Conseil national de sécurité avait suffi à déclencher une énorme crise financière », rappelle l’économiste Ahmet Insel, de l’université stambouliote de Galatasaray.
« Aujourd’hui, on constate une nouvelle donne : (...) les fondamentaux de l’économie sont plus solides, ce qui fait qu’une situation de semi-chaos comme celle que nous vivons ne déclenche pas de panique boursière », poursuit l’universitaire.
Désormais, l’économie turque rassure et attire : l’inflation est passée de 29,7 % en 2002 à 9,65 % en 2006, la croissance s’est maintenue à un taux moyen de 7 % entre 2003 et 2006, le déficit budgétaire était réduit à 0,7 % en 2006.
Les investissements directs étrangers, qui stagnaient à 1,1 milliard de dollars jusqu’en 2002, ont atteint 20 milliards de dollars en 2006, tandis que la dette publique passait de 78 % à 45 % du produit national brut entre 2002 et 2006.
« On est frappé par le calme qui règne sur les marchés : les acteurs économiques ont vraiment une attirance extrêmement forte pour la Turquie, au point que la volatilité classique des capitaux ne joue pas véritablement », confirme un analyste européen sous couvert d’anonymat.
« On a l’impression que l’atterrissage en douceur est devenu beaucoup plus possible qu’auparavant, qu’il y a beaucoup plus de maturité », commente Yves-Marie Laouënan, le président de la Chambre de commerce franco-turque d’Istanbul.
Pour cet observateur expérimenté des soubresauts de la Turquie, l’annulation du premier tour du scrutin présidentiel et la convocation de législatives ont permis d’éviter une « situation de blocage » politique et une vraie crise économique. « On a reporté l’échéance, ça permettra peut-être aux uns et aux autres de réfléchir », estime-t-il.
Pour autant, tous les dangers ne sont pas écartés.
« L’incertitude va se poursuivre. Tant que le processus électoral n’est pas terminé, il peut y avoir quelque chose qui inquiète les opérateurs et les conduise à sortir assez rapidement des marchés turcs », estime un autre analyste européen, préférant rester anonyme.
En cause, le recours important pour satisfaire les besoins de financement de la Turquie à des capitaux à court terme, susceptibles de se retirer massivement en cas de perte de confiance : le véritable « ventre mou de l’économie turque », selon Ahmet Insel.
« Cela étant, l’économie turque montre de grandes capacités de résistance. Les délocalisations industrielles en Turquie, les exportations sont à la hausse », commente l’analyste européen. « Donc même si on voit des grands mouvements sur les marchés financiers, ça n’affectera pas pour autant énormément la croissance de l’économie réelle. »
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