Alain Khoury, 18 ans et demi, habite Bickfaya. D’emblée, le jeune homme, qui suivait les cours de première année à la faculté de gestion de l’Université libanaise, parle de l’année universitaire ratée et des facilités auxquelles il n’a pas eu droit, à l’instar de sa camarade de classe, Hala Mazloum, qui avait pris le bus avec lui. « Il fallait que la direction nous dispense de certaines matières de moindre importance, données notamment au premier semestre. Hala et moi sommes obligés de les présenter en septembre lors de la deuxième session, comme si nous avions tout simplement raté notre année », dit-il. « C’est vraiment injuste, surtout que si je le pouvais je me serais rendu à la fac depuis longtemps », soupire-t-il.
Alain est toujours à la maison, en convalescence. Son visage et ses pieds ont été brûlés, son orteil droit déchiqueté et son bras gauche, notamment son coude, fracturé en plusieurs endroits.
Après un séjour de 17 jours à l’hôpital, comprenant entre autres des greffes de peau et de muscle, ainsi que la pose de plusieurs plaques vissées au bras gauche, Alain est rentré chez lui. Mais jusqu’à présent le jeune homme ne peut pas se tenir sur sa jambe droite, qui aura besoin d’une greffe d’os dans les deux mois à venir. Il devrait encore entamer, quand les médecins le jugeront nécessaire, une physiothérapie pour son bras gauche, qui ne sera pas remboursée par la Sécurité sociale et qui ne se fera pas, comme l’hospitalisation qui a suivi l’explosion, aux frais du ministère de la Santé.
Alain a enregistré sur l’écran de son téléphone portable sa photo sur son lit d’hôpital. « Quand j’ai vu mon visage, j’ai eu très peur de porter des cicatrices toute ma vie… Heureusement, j’ai tout de suite été transféré dans un grand hôpital au département des grands brûlés », indique le jeune homme avec le sourire.
« Les premiers jours qui ont suivi l’explosion, je me demandais, sur mon lit d’hôpital, pourquoi ça m’est arrivé à moi, pourquoi j’étais aussi malchanceux. Maintenant je pense autrement. Je me dis que cela aurait pu être pire et qu’à l’avenir, les choses finiront par s’arranger », ajoute-t-il.
« Jusqu’à présent, tous les jours, je pense à Michel Attar, mon camarade de classe, qui était assis à côté de moi et qui a péri dans le bus. Je regrette tellement qu’il soit décédé. J’aurais souhaité qu’il soit blessé comme Hala et moi, même s’il allait souffrir durant un bon bout de temps », dit-il.
Comme Hala, Alain a senti une sorte de secousse au moment de l’attentat, « comme s’il s’agissait d’une explosion à l’intérieur de ma tête », explique-t-il. Il lui a fallu quelques instants pour se rendre compte de ce qui se passait.
« Je n’en suis pas sûr, mais je pense que j’ai entendu Michel appeler Hala, puis je lui est demandé : “Michel, tu as eu quelque chose ?”, mais il n’a plus rien dit », raconte Alain, indiquant qu’il n’oubliera jamais les scènes et les images de l’attentat. Il a appris par un ami commun, au téléphone, le jour même de l’attentat, que Michel était mort. Il raconte aussi que la première chose qu’il avait faite avant d’être transféré à l’hôpital, c’était de téléphoner à sa mère, Noha, pour qu’elle ne s’inquiète pas en apprenant la nouvelle par d’autres personnes.
« Toute ma vie a changé depuis l’attentat. À commencer par le fait que jusqu’à présent, je n’ai pas récupéré mon autonomie, toutes ces petites choses de la vie quotidienne. De plus, je suis quelqu’un de très indépendant, je quittais la maison quand je le voulais… Maintenant j’attends mes amis et mes proches pour qu’ils m’emmènent en promenade, pour que je sorte de chez moi », raconte-t-il. Et de lancer : « Si le pays va mal, si les dirigeants se disputent, pourquoi dois-je, moi simple citoyen, payer cela dans ma chair ? »
« Tous les soirs je prie pour que ce que j’ai vécu ne se répète pas. Je ne veux pas que d’autres personnes vivent ma terrible expérience, je refuse que les autres souffrent », indique-t-il.
Le jeune homme parle enfin de la panique de son père, Georges, qui est chauffeur de bus sur la ligne de Broumana-Dora. Alain confie : « Depuis l’explosion, il gare le bus devant la maison, le fouille tous les matins et observe chaque personne qui monte dans le véhicule ou qui en descend. »
Pat. K.
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