Mitterrand avait popularisé la formule « il faut laisser du temps au temps ». Suivant le conseil de ce fin tacticien, surnommé le Florentin par allusion à Machiavel, la Syrie déploie toutes les ressources d’atermoiement qu’elle peut imaginer. Elle met à profit les données présentes, et la carte libanaise, pour parvenir, à travers l’imminent sommet arabe, à briser l’étau d’isolement international et régional qui l’accable. En mobilisant son vice-président Farouk el-Chareh, qui a si longtemps dirigé sa diplomatie, ainsi que son successeur aux AE, Walid Moallem, pour des tournées dans de multiples capitales arabes. Les deux hommes sont porteurs de messages circonstanciés du président Assad visant à préparer les dirigeants arabes aux positions qu’il compte afficher à Ryad. Et les incitant à se tenir aux côtés de son régime, face aux pressions qu’il subit et qu’il qualifie de vaste complot.
Du côté européen, la démarche syrienne n’a guère eu du succès. Recevant nombre d’émissaires occidentaux, elle a tenté d’en obtenir quitus pour sa politique. En présentant ensuite ces échanges comme une sortie d’embargo. Mais cela a été tout le contraire. Ainsi, le coordinateur des Affaires étrangères et de Défense de l’Union européenne, Javier Solana, visitant Damas, y a délivré ouvertement un ferme message appelant la Syrie à un changement radical de cap. Et de camp, dans ce sens qu’il l’a invitée, au nom de l’UE, à retourner dans le giron arabe plutôt que de rester attachée ou rattachée à l’Iran. Il l’a de même pressée de soutenir les efforts de paix dans la région. De ne plus jouer de rôle négatif, obstructionniste au Liban, en Irak ou en Palestine. Comme d’agréer le tribunal international. En précisant que c’est à ces conditions que la Syrie pourrait espérer normaliser, à son profit évidemment, ses relations avec l’Union européenne.
En revanche, pour ce qui est des Américains, la Syrie ne se trompe pas en estimant qu’il y a un mieux. Certes, le contentieux d’hostilité est encore loin d’être réglé. Mais l’invitation à participer à la conférence de Bagdad sur l’Irak, même si elle n’a pas donné les résultats qu’elle en escomptait, signifie qu’effectivement, comme elle le soutient, la Syrie ne peut être ignorée sur ce dossier, crucial pour Washington. La preuve en étant du reste que la Syrie va également participer à la conférence suivante, prévue à Istanbul. La visite à Damas de la responsable US pour les réfugiés irakiens va dans le même sens, bien que cette personnalité ait refusé de rencontrer Moallem.
Bouchées doubles
Pour renforcer ses cartes de négociation et de pression, ou de contre-pression, lors du sommet, la Syrie a enjoint à ses alliés au Liban de serrer encore la vis. De faire monter les enchères et la tension. D’insister pour un arrangement, à travers le dialogue avec Hariri, axé sur un cabinet d’union basé sur la formule dite 19/11, c’est-à-dire sur le tiers de blocage. Elle leur recommande de marteler sans cesse que les pôles du 14 Mars ne s’entendent pas entre eux. En continuant, par exemple, à matraquer la contrevérité selon laquelle le chef du Courant du futur aurait accepté des solutions que ses partenaires auraient rejetées. Cela avait été fait antérieurement, on le sait, au sujet d’une prétendue formule irano-saoudienne, dont l’existence a rapidement été démentie, notamment par le témoignage du président Sélim Hoss. Et, récemment, au sujet des conclusions auxquelles serait parvenu le dialogue Berry-Hariri. Pour faire croire que le trio Joumblatt-Geagea-Siniora, accusé d’agir pour le compte des USA alors que ces derniers ne se soucient pas du Liban, se serait dressé contre le négociateur désigné par la majorité. Les assertions du président de la Chambre à ce sujet ont également été réfutées. Et, en même temps, Damas ordonne à ses fidèles d’attaquer les uns et non les autres, pour susciter de la méfiance au sein du camp au pouvoir. Le but, pour Damas, c’est d’arriver au sommet au milieu d’un climat libanais d’escalade qui serait imputable aux loyalistes et non à ses alliés du cru. Pour qu’on la prie d’aider à la désescalade et qu’elle en demande un certain prix, du côté des Saoudiens notamment.
Dans ces conditions, comme le souligne un ancien ministre, il est peu probable qu’une solution intervienne prochainement au Liban. Il faudra attendre la présidentielle. D’autant que la majorité refuse les palliatifs temporaires, toxiques à terme, et insiste pour une solution globale incluant la présidence de la République, le tribunal, le gouvernement et la loi électorale. Tandis que la minorité, tout en qualifiant la démarche des députés majoritaires à la Chambre comme étant une prise d’assaut, poursuit la squatterisation du centre-ville et le blocage des institutions.
En tout cas, on attend de voir ce que le sommet arabe va donner du côté d’un rapprochement, ou d’une rupture consommée, entre Damas et Ryad. Dans le premier cas, il pourrait peut-être y avoir une feuille de route pour une sortie de crise au Liban.
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