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Actualités - Chronologie

EFFEUILLAGE Livre? Oui, mais...

Je suis un livre, pas très vieux mais au parcours singulier. Mon propriétaire m’a trouvé dans une brocante. Il a eu l’intelligence de m’acheter et la bêtise de ne le faire que pour m’exposer dans une belle vitrine. Je suis une première édition, un exemplaire rarissime. Jamais il ne m’a lu ni même feuilleté. Jamais il ne s’est intéressé à l’histoire que je raconte ni à son importance. Il me traite, à tort d’ailleurs, comme une antiquité. Je ressemble à ces personnes que l’on ne considère plus pour leur savoir, mais parce qu’il faut bien leur accorder le respect dû à l’âge. Tout est relatif, et comme mon propriétaire est un adepte de la modernité, je suis vieux. Jamais il ne m’a lu…Il lit beaucoup pourtant…Mais il jette son dévolu sur chaque nouveau livre qui paraît, privilégie les contemporains et occulte ceux qui les ont inspirés. Il est ainsi en apparence très cultivé, en apparence seulement. Il ignore tout du plaisir que l’on ressent à respirer l’odeur des vieux livres et à tourner avec respect des pages en papier vélin. Je suis le seul ouvrage dont il puisse caresser la reliure de cuir dorée sur tranches; il n’a que des éditions récentes. Alors, il prend grand soin de moi et me protège de tout; il me traite comme ces personnes malades que l’on ne peut embrasser parce que leur système immunitaire est déficient, mais qui auraient bien besoin qu’on les embrasse justement parce qu’elles sont malades. Moi qui n’ai pourtant rien d’une lithographie du XIXe siècle ni d’un missel enluminé, j’en suis réduit à vivre dans le silence et l’isolement. Je ne suis plus un livre, je suis une curiosité dont il est fier : exposé derrière une vitre comme une pièce de musée. Curiosité qui attire, mais de laquelle on se détourne bien vite. J’ai pourtant eu une jeunesse dorée… Il fut un temps où mon histoire se jouait au théâtre… Je n’oublierai jamais le soir de la première, le 15 décembre 1949, au théâtre Hébertot. Oublié dans la poche du manteau de Paul Oettly, le metteur en scène, j’ai entendu toutes mes répliques dans les voix de grands acteurs tels que Michel Bouquet et Serge Reggiani. Si j’avais pu, j’aurais été, à n’en pas douter, le meilleur souffleur qui se puisse imaginer. Je suis un ouvrage d’Albert Camus. J’interroge la conscience de mes lecteurs et les pousse à se forger une opinion, à choisir leur camp. Je ressemble à mon auteur, à l’auteur des Justes ; je parle pour ceux à qui la parole est refusée, et j’ai tant de choses à dire… Lamia el-SAAD
Je suis un livre, pas très vieux mais au parcours singulier. Mon propriétaire m’a trouvé dans une brocante. Il a eu l’intelligence de m’acheter et la bêtise de ne le faire que pour m’exposer dans une belle vitrine. Je suis une première édition, un exemplaire rarissime.
Jamais il ne m’a lu ni même feuilleté. Jamais il ne s’est intéressé à l’histoire que je raconte ni à son importance.
Il me traite, à tort d’ailleurs, comme une antiquité. Je ressemble à ces personnes que l’on ne considère plus pour leur savoir, mais parce qu’il faut bien leur accorder le respect dû à l’âge. Tout est relatif, et comme mon propriétaire est un adepte de la modernité, je suis vieux.
Jamais il ne m’a lu…Il lit beaucoup pourtant…Mais il jette son dévolu sur chaque nouveau livre qui paraît, privilégie les...