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Actualités - Opinion

Commentaire La politique étrangère américaine après l’Irak Par Joseph S. NYE*

Que nous réserve l’après-Irak ? Si l’augmentation de la présence militaire voulue par le président George W. Bush ne parvient pas à un résultat qui puisse tenir lieu de « victoire », quelle sera la réaction des États-Unis ? Quelles seront les conséquences pour leur politique étrangère à venir ? Un repli, comme après la défaite au Vietnam il y a trente ans ? Un passage de la promotion de la démocratie à une conception réaliste et étroite de leurs propres intérêts ? Alors que les débats à Washington sont dominés par l’actualité en Irak, des observateurs étrangers commencent à s’interroger sur ces perspectives à long terme. Les analystes et les experts ont souvent eu tort quant à la place des États-Unis dans le monde. Par exemple, il y a deux décennies, il était généralement admis que l’empire américain avait entamé son déclin. Dix ans plus tard, avec la fin de la guerre froide, on proclamait l’avènement d’un monde unipolaire sous hégémonie américaine. Certains néoconservateurs en ont conclu que les États-Unis étaient si puissants qu’ils pouvaient imposer leur vision du monde, du bien et du mal. Cette théorie, baptisée « nouvel unilatéralisme » par l’éditorialiste Charles Krauthammer, a fortement influencé le gouvernement Bush bien avant les attentats du 11 septembre. Mais le nouvel unilatéralisme était fondé sur une conception totalement erronée de la nature du pouvoir en politique internationale. Le pouvoir, c’est la capacité d’obtenir le résultat que l’on souhaite. Le fait de posséder des ressources peut ou non y contribuer, selon le contexte. Ainsi, une grande armée moderne, bien équipée de chars d’assaut, est utile si la guerre se déroule dans le désert, mais pas dans un marécage, comme les Américains l’ont constaté au Vietnam. Par le passé, on partait du principe que la puissance militaire surpassait tout, mais aujourd’hui les circonstances sont très variées. On peut comparer la répartition du pouvoir en politique aujourd’hui à un jeu d’échecs en trois dimensions. Sur l’échiquier supérieur – les relations militaires entre États –, le monde est bien unipolaire, et devrait le rester encore longtemps. Mais sur l’échiquier du milieu – les relations économiques –, le monde est déjà multipolaire, et les États-Unis ne peuvent pas obtenir ce qu’ils veulent sans la coopération de l’Europe, du Japon, de la Chine et d’autres pays. Enfin, sur l’échiquier inférieur – les questions qui échappent au contrôle des gouvernements, telles que l’évolution du climat, les pandémies ou encore le terrorisme transnational –, le pouvoir est réparti de manière chaotique, et la notion d’hégémonie américaine n’a aucun sens. Or c’est sur l’échiquier inférieur que se jouent la plupart des grands défis d’aujourd’hui. La seule solution est donc de coopérer, en usant d’attraction autant que de coercition. Il n’existe pas de solution militaire simple qui puisse avoir les effets souhaités. Les nouveaux unilatéralistes qui ont dominé le premier mandat de Bush ont commis l’erreur de penser que la politique étrangère pouvait se résumer à une répartition unipolaire du pouvoir dans un contexte militaire. Comme un petit garçon muni d’un marteau, pour qui tout problème est un clou. Avec le recul, cette approche comporte des risques évidents. Jouer une partie en trois dimensions en se concentrant sur une seule est à long terme une mauvaise stratégie. Heureusement, la tendance semble s’être inversée, en faveur de la coopération. Pour le second mandat de Bush, certains des unilatéralistes les plus extrêmes ont quitté le gouvernement, et le président a abordé des situations délicates comme la Corée du Nord ou l’Iran de manière plus multilatérale. De même, malgré toutes leurs doléances à l’égard des Nations unies, les États-Unis et d’autres se sont tournés vers les forces de maintien de la paix pour gérer la situation après la guerre au Liban l’été dernier. La guerre en Irak a fait prendre conscience au public des erreurs commises par Bush au cours de son premier mandat, mais ce n’est pas le seul facteur déterminant. Les Américains voient aujourd’hui d’un meilleur œil la coopération face au réchauffement climatique. La menace des pandémies devrait aussi les inciter à reconnaître l’importance de l’Organisation mondiale de la santé, et le problème de la prolifération nucléaire fait ressortir le rôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique. La nature de ces grands problèmes signifie que les États-Unis ne peuvent pas se permettre un repli, quelle que soit l’issue du conflit en Irak. Ce ne sont pas des problèmes auxquels on échappe en rentrant chez soi et en fermant la porte. Il est également peu probable que la politique étrangère américaine revienne à un réalisme borné, abandonnant toute la campagne en faveur de la démocratie et des droits de l’homme. Certes, la guerre en Irak a discrédité l’idée de démocratisation par la force, mais les républicains comme les démocrates n’en ont pas moins une forte tendance idéaliste en politique étrangère. Le problème, pour celui ou celle qui remportera l’élection présidentielle en 2008, consistera à trouver des moyens réalistes pour faire progresser les valeurs démocratiques et adapter le discours officiel en conséquence. Lorsque la rhétorique s’éloigne trop de la réalité, elle est perçue comme de l’hypocrisie. Les Américains vont devoir proposer une conception de la démocratie, de la liberté et des droits, respectueuse de la diversité et des opinions d’autrui. Ce qu’a montré l’expérience irakienne, c’est qu’il faut renforcer la société civile et l’État de droit avant d’organiser des élections générales. La démocratie, ce n’est pas seulement le vote. Elle requiert des investissements importants dans l’éducation, les institutions et la promotion des organisations non gouvernementales. Elle doit être ancrée dans la société autochtone et en avoir les caractéristiques. Elle ne peut pas être imposée de l’étranger. Il est fort peu probable que les États-Unis réagissent après l’Irak comme après le Vietnam. Paradoxalement, la seule superpuissance militaire mondiale ne peut pas protéger ses citoyens en agissant seule. *Joseph S. Nye, professeur à l’université de Harvard, est l’auteur de The Paradox of American Power. © Project Syndicate, 2007.
Que nous réserve l’après-Irak ? Si l’augmentation de la présence militaire voulue par le président George W. Bush ne parvient pas à un résultat qui puisse tenir lieu de « victoire », quelle sera la réaction des États-Unis ? Quelles seront les conséquences pour leur politique étrangère à venir ? Un repli, comme après la défaite au Vietnam il y a trente ans ? Un passage de la promotion de la démocratie à une conception réaliste et étroite de leurs propres intérêts ? Alors que les débats à Washington sont dominés par l’actualité en Irak, des observateurs étrangers commencent à s’interroger sur ces perspectives à long terme.
Les analystes et les experts ont souvent eu tort quant à la place des États-Unis dans le monde. Par exemple, il y a deux décennies, il était généralement admis que l’empire...