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Actualités - Opinion

L’émergence du religieux ou la faillite du politique

La régression collective que la nation libanaise connaît aujourd’hui, par rapport à une démocratie véritable, appuyée sur une saine conscience citoyenne, peut être comparée aux conduites grégaires médiévales, tribales et féodales, où le droit divin organisait le social et l’ordonnait à des valeurs théologiques indiscutées. Il y a quelques années, au plus fort de la déchirure meurtrière intralibanaise des années 75-91, nous glissions, dans ces mêmes colonnes, un mot intitulé « Ulémas et patriarches, ou le naufrage de la chose divine », dans lequel nous dénoncions la dérive dans le politique du niveau spirituel des exhortations et la transformation des prêches, vendredis et dimanches, en analyses politiques, collées, sans distance ni hauteur, à l’événement immédiat. Aujourd’hui la situation est bien plus grave. Les interventions orales fréquentes des hommes de religion, toutes confessions confondues, nous font penser à une relève du politique et la question se pose de savoir si ces hommes de Dieu se sont eux-mêmes hissés pour occuper ces lieux contaminés ou si les politiques défaillants ne les y ont pas placés de facto. Cette démission des chefs politiques entraîne, bien entendu, celle d’un citoyen, vidé de sa substance de sujet, d’acteur de son destin, directement impliqué dans la chose sociale et politique, en fonction d’une adhésion libre par laquelle il imbrique volontairement sa pensée et son action dans une construction positive et progressive. Si le dirigeant politique remet, en quelque sorte, son tablier, le citoyen ne sait plus à quel saint se vouer. Sommes-nous revenus à ce qu’Auguste Comte aurait appelé « l’âge théologique » de la politique ? Abdallah Atturki, président du Congrès islamique mondial, déclarait naguère dans un entretien au cours des émissions religieuses de dimanche matin sur F2, que dans les pays à majorité musulmane, la démocratie n’est pas nécessaire puisque la loi coranique a tout prévu quant à l’organisation politique et sociale, mais qu’elle est indispensable dans les pays où les musulmans sont en minorité, comme en France, pour que tous leurs droits soient reconnus et protégés. Cette logique peut-elle avoir cours dans tous les pays et notamment au Liban ? Quelles réponses à ces questions dans les faits et dans la pratique politique ? Le problème actuel d’un certain chiisme libanais est la grande et pernicieuse confusion du religieux et du politique. D’une part, le chef et secrétaire général du parti de Dieu remplit une fonction appuyée sur le théologique et allant jusqu’à qualifier de victoire divine la résistance déterminée des militants du parti aux attaques de l’armée israélienne, suscitées par ses soins. D’autre part, il est le chef politique de ce même parti et se considère comme intouchable, inaccessible à la critique ou à la désapprobation. Tantôt prédicateur, tantôt tribun entraînant l’adhésion d’une foule acquise et soumise, hurlant son allégeance le poing levé à la nazie, il obtient par « fatwas » imposées, excitations colériques ou comportements et retraits pacifiques. C’est en fonction de cette confusion que l’engagement devient aveugle et la distance critique annihilée. Dans le même ordre d’idées, refusant d’être en reste, le mufti de la République monte au filet pour assurer une présence d’essence politique et le cheikh Akl druze apparaît dans les médias comme initiateur d’une démarche de rapprochement qui lui vaut également une aura par laquelle il rend visible sa communauté sur la scène politique. Cette éclipse des politiques n’est-elle pas directement générée par le très lourd discrédit qui les atteint et qui dissout le peu de confiance que pouvaient encore leur manifester leurs électeurs ? En est-il autrement dans le camp chrétien ? Si la carence du leadership politique est pratiquement semblable, sa relève par le religieux prend des formes différentes. Historiquement et en liaison avec l’édification de la nation libanaise, le patriarcat maronite jouit d’une autorité qui lui confère un rôle politique séculaire, et lui ouvre les possibilités d’une « diplomatie constante non étatique », comme démontré dans une récente thèse de doctorat en sciences politiques. Mais est-ce une raison suffisante pour transformer le Conseil des évêques maronites en bureau politique, se prononçant sur le quotidien des événements, au début de chaque mois ? Est-ce une raison pour que les décisions de ce Conseil servent de canon pour la pratique politique des élus chrétiens ? Si le religieux doit rester fondamentalement un terrain de référence valorielle, il ne doit en aucun cas se transformer en instance de cautionnement, de soutien ou même d’arbitrage. Dans ces positions, le parti pris est inévitable et réduit singulièrement le champ de l’inspiration spirituelle. Et pourtant, les édits de ces instances sont attendus, écoutés et redonnent parfois confiance à ceux qui n’ont plus d’autre recours. La confiance épuisée sur le plan humain retrouve vigueur par l’appui sur le religieux et la protection surnaturelle qu’il est censé procurer. Cela participe du besoin de croire que recèle au fond de lui chaque être humain et qui trouve ses points d’insertion dans des figures symboliques diverses. Et si le déplacement se fait en ce moment sur le religieux, c’est pour ne plus dépendre, apparemment, que de l’invisible, incapable de trahir et de décevoir. Dans cette confusion généralisée, comment restituer à la démocratie, dans sa laïcité politique, la plénitude de son essence et de son efficience ? Faut-il demander aux religieux de se retirer du champ politique ou aux politiques de réoccuper les places qu’ils ont désertées ou qu’ils ont compromises à force de s’embourber dans les alliances et les options les plus contradictoires ? Il est certain que si les religieux retrouvaient, par conviction intime, la dimension spirituelle dont ils sont les dépositaires, en redonnant aux politiques le plein champ de leurs responsabilités et en refusant surtout de leur servir de refuge ou de caution, la vie démocratique pourrait peut-être reprendre sur des bases limpides, en rendant à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Pr Mounir CHAMOUN

La régression collective que la nation libanaise connaît aujourd’hui, par rapport à une démocratie véritable, appuyée sur une saine conscience citoyenne, peut être comparée aux conduites grégaires médiévales, tribales et féodales, où le droit divin organisait le social et l’ordonnait à des valeurs théologiques indiscutées. Il y a quelques années, au plus fort de la déchirure meurtrière intralibanaise des années 75-91, nous glissions, dans ces mêmes colonnes, un mot intitulé « Ulémas et patriarches, ou le naufrage de la chose divine », dans lequel nous dénoncions la dérive dans le politique du niveau spirituel des exhortations et la transformation des prêches, vendredis et dimanches, en analyses politiques, collées, sans distance ni hauteur, à l’événement immédiat. Aujourd’hui la situation est...