Les milieux de l’opposition étaient plongés hier dans l’analyse des discours prononcés par les ténors de la majorité au cours du grand rassemblement du 14 février au centre-ville. La grande question qui se posait à eux était la suivante : les trois chefs de file, à savoir Saad Hariri, Walid Joumblatt et Samir Geagea s’étaient-ils distribué les rôles, chacun choisissant un angle à évoquer, ou bien y avait-il réellement des divergences entre eux, comme se plaisent à le croire certaines forces au sein de l’opposition ? Le chef du Courant du futur a-t-il proposé un compromis « historique » en parlant de décisions courageuses, qui passe par l’adoption du projet du tribunal international et la formation du gouvernement d’union nationale pour sortir de l’impasse actuelle, de son propre chef, ou a-t-il avancé de tels propos de concert avec ses alliés et après avoir discuté avec des parties régionales ? Et en mettant les discours tous ensemble, la balance penche-t-elle en faveur d’une tendance à l’apaisement ou, au contraire, faut-il surtout retenir les propos violents de certains ?
Alors que les évaluations se poursuivent, des sources proches de l’opposition affirment qu’à l’heure actuelle, deux scénarios restent possibles : le premier, le meilleur, prévoit l’aboutissement des contacts actuels entre l’Iran et l’Arabie saoudite et la concrétisation des appels au dialogue interne et des ouvertures entre le président de la Chambre et le chef du Courant du futur. Par contre, le second prévoit l’échec des négociations et une crise qui connaîtra son apogée à l’expiration du mandat du président Émile Lahoud.
Le premier scénario, affirment les sources de l’opposition, prévoit donc l’aboutissement à un compromis qui permettrait d’un côté l’adoption du projet du tribunal international amendé et de l’autre la formation d’un gouvernement d’union nationale. Les sources de l’opposition sont catégoriques, il ne peut être question d’un gouvernement dans lequel l’opposition n’aurait pas le tiers de blocage, alors que les sources de la majorité, elles, disent le contraire, parlant de participation effective, mais rejetant ce tiers de blocage. S’il est difficile de connaître le contenu des tractations en cours, il est certain que ce scénario mise sur les négociations saoudo-iraniennes qui ont connu avant-hier un nouveau rebondissement avec la visite-éclair de l’émissaire iranien Ali Larijani à Ryad. Ce scénario, s’il aboutit, devrait se dérouler au cours de la première quinzaine du mois de mars, c’est-à-dire avant le sommet arabe de Ryad, le 28 mars. Si l’accord n’est pas conclu à cette date, affirment les sources de l’opposition, cela voudra dire que le pays est entré dans une période de crise qui se prolongera jusqu’à la fin du mandat du président Lahoud en novembre. Les mêmes sources ajoutent qu’à cette date, si un gouvernement d’union nationale n’a toujours pas été formé, le chef de l’État refusera de quitter le palais de Baabda comme prévu, car, comme il l’a déclaré lui-même, il ne remettra pas le pouvoir à un gouvernement qu’il considère illégitime et illégal puisque, selon lui, non représentatif de toutes les communautés du pays. Dans ces circonstances, ajoutent les sources opposantes, la majorité pourrait alors procéder de son côté à l’élection d’un nouveau président et le Liban se retrouverait face à un scénario tout à fait inédit avec deux présidents, l’un à Baabda, l’autre dans un siège provisoire, en attendant un règlement qui viendrait d’au-delà des frontières libanaises. Ce scénario, d’après ces sources, pourrait avoir de graves répercussions sur la situation interne car s’il n’y a plus une seule autorité pour les forces armées, il serait difficile de rééditer la manifestation du 14 février avec le sit-in de l’opposition, sans risquer des dérapages. Les mêmes sources affirment que c’est pour éviter un tel schéma que le chef de l’État a annoncé, depuis une dizaine de jours, qu’il ne quitterait pas ses fonctions à la date prévue si un nouveau gouvernement n’est pas formé d’ici là. C’était pour lui, estiment les sources de l’opposition, une manière de tirer la sonnette d’alarme et de donner du temps aux protagonistes pour trouver une solution à l’impasse actuelle.
Malgré la manifestation d’hier, l’opposition continue donc de refuser de jeter du lest, estimant que le temps joue en sa faveur et que les forces étrangères qui appuient la majorité sont en train de reconsidérer leur position et de conseiller à certains chefs de la majorité de trouver un compromis avec elle. De son côté, certaines parties au sein de la majorité estiment au contraire que l’opposition a joué toutes ses cartes et qu’elle est en train de perdre des points. Ce ne serait donc pas le bon moment de lui offrir des concessions.
C’est à cette équation difficile que se heurtent encore les tentatives de médiations étrangères et les efforts de rapprochement interne. Et le prochain sommet arabe reste la date-butoir. Un mois ce n’est sans doute pas beaucoup pour trouver des solutions, mais c’est suffisant si les bonnes volontés existent.
Scarlett HADDAD
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