Un propos toujours d’actualité : « L’entente nationale équivaut à la force de cent mille soldats. » C’est ce que déclarait en 1976 le président Élias Sarkis, dans son discours d’investiture. Il se retrouvait responsable d’un État qui manquait cruellement de tous les moyens pour se défendre sur le terrain et pour assumer ses responsabilités, son devoir, de protecteur de la vie comme des biens de ses citoyens. Il était donc évident, aux yeux de Sarkis comme de tous les sages de l’époque, que seul le rétablissement de la concorde entre Libanais pouvait servir de bouclier au pays déchiré, mais aussi de prévention contre des chocs futurs une fois que l’État aurait reconstitué ses forces.
Ce qui revient à dire que l’entente est toujours nécessaire. Car lorsqu’elle se trouve exposée à l’effritement, par des divisions accentuées provoquant de graves crises, l’armée et les FSI voient leur rôle comme leur quotient d’efficacité s’affaiblir dangereusement. Pour de bonnes raisons autant éthiques que sociopolitiques. En effet, elles ne peuvent pas tirer à tout bout de champ, et faire des victimes, pour rétablir un ordre compromis. Et elles affrontent, comme durant la guerre domestique, le risque d’être elles-mêmes divisées, puis de se disloquer. Appartenant au peuple, et en provenant, leur unité est naturellement tributaire de son union à lui. L’inverse est, proportionnellement, vrai. Dans ce sens que la cohésion des forces armées conforte la cimentation de la population autant que sa quiétude.
En 1952, soumis à la pression d’une grève générale décrétée par le Front d’opposition, le président Béchara el-Khoury avait convoqué le commandant en chef de l’armée, le général Fouad Chéhab, pour le presser d’intervenir afin de résoudre la crise politique. Il s’était vu répondre que l’armée restait neutre. Et ne pouvait en outre rien faire quand la majorité du peuple appuyait la contestation. Une façon de souligner implicitement qu’il n’était pas question de verser une goutte de sang, ni d’aller contre la volonté populaire à seule fin de sauver un régime. Le président el-Khoury s’est donc résigné à démissionner après avoir formé un gouvernement transitoire (dont il confiait les rênes au général Chéhab, assisté de Nazem Akkari et Bassil Trad), auquel il confiait les pouvoirs de la présidence. En attendant l’élection d’un successeur. Ce qui a été fait rapidement, au bout de 12 petits jours (18-30 septembre).
En 1975, au début de la guerre dite des deux ans, le gouvernement Karamé s’est trouvé divisé entre partisans et opposants d’une intervention de l’armée, pour rétablir le calme. Le deuxième camp l’a emporté. De ce fait, les hostilités entre combattants paramilitaires se sont poursuivies. Et les Libanais ont été sciés en deux. Les uns pour, les autres contre les Palestiniens. L’armée ne tardant pas à être coupée en deux, elle aussi, Ahmad el-Khatib se mettant à la tête d’une troupe dissidente baptisée « Armée du Liban arabe ».
Auparavant, ironie du sort et de l’évolution de la situation : la déclaration ministérielle du même cabinet Karamé promettait de renforcer l’armée, en hommes et en équipements, pour qu’elle soit en mesure de bien défendre le pays ainsi que sa souveraineté ajoutant qu’il fallait veiller à initier au sein de l’institution militaire un juste équilibre, pour qu’elle inspire confiance à tous afin de la mettre à l’abri des critiques et de lui permettre d’assumer son rôle de bouclier national face aux agressions.
Aujourd’hui, les forces régulières, l’armée plus particulièrement, sont confrontées au dilemme de la césure interne. Une situation qui les oblige à marcher sur des œufs. En faisant attention à bien se tenir à égale distance des protagonistes politiques en présence. Ces unités choisissent dès lors, dans ce cadre et dans cet esprit, de jouer sur le terrain un rôle de force d’interposition. De protection, autant que faire se peut, des biens publics ou privés. En s’interdisant toute action de répression. Une position équilibrée toute de sagesse qui a porté ses fruits dans diverses occasions redoutables, comme les marches ou rassemblements massifs du 8 ou du 14 mars, les sit-in et autres mouvements de protestation de l’opposition ainsi que de la CGTL.
Mais le tableau a brutalement changé lors de la grève de mardi qui a donné le coup d’envoi à un cycle de violence, que l’on espère maintenant maîtrisé. Les pneus brûlés, les routes coupées se sont accompagnés de heurts sanglants et meurtriers, de tirs, de casse de voitures ou de vitrines, d’incendies. Certains, dans les deux camps du reste, ont critiqué le comportement des forces de l’ordre. Le président Siniora, dans son message aux Libanais, a ainsi affirmé que « le devoir de l’armée, ainsi que des FSI, est de ne s’autoriser aucun laxisme, aucune concession quand l’intérêt public, la paix civile et le respect de la loi sont en jeu ». De son côté, le Dr Samir Geagea, leader des FL, a regretté le laxisme des forces de sécurité par rapport, selon ses termes, à leurs obligations professionnelles, nationales et morales de faire face aux mouvements sur le terrain. Il a même avancé que ces forces interdisaient aux citoyens de se rendre à leurs occupations. En face, le général Michel Aoun a insisté sur la responsabilité qui incombe aux institutions sécuritaires ou politiques, comme aux hommes de religion, de condamner le fusil aux mains des milices, se demandant ensuite qui avait donné aux milices le pouvoir d’obtenir leur droit.
La réponse
Répliquant à tous les reproches, le commandement de l’armée a d’abord loué les prestations des militaires en certifiant qu’en se plaçant à égale distance de tous les Libanais, l’institution a évité au pays de considérables périls et assuré la sauvegarde de nombre de grandes réalisations. Le commandement s’étonne qu’on laisse entendre que la troupe ait fait montre de laxisme, ou encore de collusion avec l’une ou l’autre partie. Il explique que l’extension du mouvement sur le terrain, ainsi que la dispersion des unités régulières sur l’ensemble du territoire national, le manque d’effectifs, rendent la tâche plus difficile. Il stigmatise l’exploitation de cet état de fait par certains, qui recourent à des actes de violence en utilisant des armes individuelles, ce qui a fait nombre de victimes et de blessés parmi les civils et les militaires. Le commandement affirme que, cependant, les unités de l’armée ont fait front avec fermeté aux fauteurs de troubles dont elles ont arrêté des dizaines, pour les déférer en justice. Le commandement souligne qu’aucune accusation, aucune calomnie, ne pèsent lourd devant la nécessité de sauver le peuple de son épreuve.
Autres réactions
Pour certains, les forces étatiques ont laissé volontairement aux protestataires une certaine marge de manœuvre, limitée dans le temps et l’espace, pour ne pas être accusées de parti pris. Cela, à condition que le mouvement ne s’attaque pas aux biens privés ou publics et aux bâtiments officiels, Sérail en tête. Et qu’il ne dure que quelques heures. Après quoi, les forces rouvriraient les routes, déblaieraient les pneus brûlés. Constatant que le tableau tournait aux affrontements, les forces armées se sont interposées et ont rouvert des routes avant la fin d’une grève qui n’était plus pacifique, comme elles l’avaient espéré.
Mais certains courants du 14 Mars estiment que le blocage des routes était une agression directe contre la liberté de déplacement des gens. D’après eux, il était du devoir impératif des forces de l’ordre de protéger cette liberté publique autant que la sécurité des Libanais. Ils se demandent, après l’attitude adoptée par les forces armées, ce qu’elles feraient si l’opposition décidait de reprendre l’escalade par des moyens transgressant l’ordre et la loi. Resteraient-elles les bras croisés tant qu’il n’y aurait pas de violences marquées ? Ne leur faudrait-il pas plutôt éteindre de suite le feu avant qu’il ne s’étende ? À l’appui de leurs dires, ils soutiennent que si les forces régulières n’étaient pas finalement intervenues, aux côtés du reste des Libanais trouvant préjudice dans la coupure des routes, la soi-disant grève générale se serait poursuivie, avec d’autres escalades, le lendemain et les jours suivants. Avec une nette mise en danger de la paix civile comme du sort du pays. Pour eux, les forces de la loi, de l’ordre et de la sécurité, bien comprise, ne doivent jamais attendre pour intervenir que des heurts se soient produits ou que du sang ait été versé.
Il reste, et c’est fort heureux, que tous les Libanais, à quelque tendance qu’ils appartiennent, se montrent soucieux de préserver l’unité des forces armées chargées de protéger la sécurité, l’ordre, les institutions officielles et les droits de tout citoyen. Mais cette unité, indispensable, risque d’être compromise, répétons-le, s’il n’y a pas un minimum d’entente politique.
Émile KHOURY
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