Stupéfiante maladresse ou bien froide, coupable détermination ? Si elle n’aspirait vraiment qu’à donner de la voix pour promouvoir une contestation en panne, pour convaincre les hésitants, pour susciter des sympathies nouvelles et se rallier ceux des citoyens qui, par lassitude, attendraient davantage de souplesse de la part des autorités, l’opposition a raté son coup hier. Elle a parfaitement réussi, en revanche, à plonger le pays tout entier dans ce climat de peur et d’angoisse qui, trop souvent hélas, annonce des évènements plus dramatiques encore.
En matière d’action politique, la grève générale est en quelque sorte la bombe A. C’est l’arme suprême, qui vaut d’abord par son formidable pouvoir d’intimidation, de dissuasion. Une fois lâchée cependant, elle condamne celui qui en use à rafler séance tenante toute la mise, ou alors à perdre la face : elle ne peut se satisfaire d’un demi-succès, et elle ne se relève pas d’un demi-échec. Cette lame à double tranchant n’est tirée de son fourreau que quand le grippage du processus politique est tel, et le fossé si énorme entre le gros de la population et le gouvernant que seule la paralysie de la vie publique est susceptible de forcer le tyran au départ.
C’est bien loin d’être le cas. Pour importante et digne d’égard en effet que soit son assise populaire (et sans même arguer de la très nette majorité parlementaire légalement élue), l’opposition ne peut en aucun cas prétendre représenter tout le peuple ou même la majorité de celui-ci. Dans un camp comme dans l’autre, les tests de mobilisation des masses n’ont pas manqué d’ailleurs ces deux dernières années. Manifestations monstres par-ci, contre-manifestations monstres par-là, tout cela n’a eu d’autre résultat que de montrer le fossé – fossé monstre lui aussi – qui sépare les Libanais.
C’est dire que dans ce choc de volontés et de mobilisations contradictoires, l’éventualité d’une grève véritablement générale, car librement, volontairement observée, était au départ inexistante. D’avoir préalablement mis en garde le public contre les aléas de cette journée pourtant placée sous le signe de la démocratie et de la civilité (?), d’avoir entravé la libre circulation des biens et des personnes à l’aide de pneus enflammés et d’autres obstacles, d’avoir laissé perpétrer des actes de vandalisme, tout cela n’a fait que souligner cette triste évidence : ni générale ni démocratique, la grève d’hier – et c’est là le plus grave – était inévitablement vouée à faire couler le sang.
Inévitablement, oui, dans un pays comme le nôtre où foisonnent les armes, où on ne joue pas impunément avec le feu, où il est si facile pour les manipulateurs d’attiser les passions et de flatter les ambitions. En plus d’un lieu du territoire, les désordres d’hier ont exacerbé au plus haut point des tensions sectaires dont nul n’était censé ignorer. Ils ont réintroduit de surcroît, dans la rue chrétienne, de vieux antagonismes évocateurs de terribles catastrophes et menaçant maintenant de conduire à de nouveaux désastres.
Les dégâts ne s’arrêtent pas là. Depuis les divers raz-de-marée populaires qui ont suivi l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, d’un comportement exemplaire, d’un parcours zéro faute qu’était fort justement créditée l’armée, seule en droit de recourir, au besoin, à la force. Déployée dès lundi soir, la troupe n’a pu garantir l’immunité des institutions étatiques, y compris l’aéroport de Beyrouth ; et c’est seulement sous la pression des sanglants accrochages entre partisans des deux bords qu’elle a sérieusement (et salutairement) entrepris de dégager les routes. Rééditer l’expérience d’hier serait tenter le diable à nouveau : ce serait pousser le pays soit vers un bain de sang, soit alors vers la démythification totale d’une force régulière traditionnellement écartelée entre les impératifs du devoir et ceux de sa propre cohésion, mais en la nécessité de laquelle tous les Libanais ont besoin de croire.
Après une guerre de quinze ans et une ingrate après-guerre, les jeunesses du Liban ont mieux à partager tout de même que le retour à la ruine et au chaos.
Issa GORAIEB
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