«Ils n’entameront pas notre amour de la joie, de la vie, de l’espoir, ni notre rejet de la culture de la mort. » En peu de mots, le leader du PSP, Walid Joumblatt, a exprimé sans nul doute le sentiment de centaines de milliers de Libanais face au drame qui a, une fois de plus, frappé le Liban avec l’assassinat de Pierre Gemayel. Devant l’acharnement cynique de ceux qui n’ont toujours pas désespéré d’assujettir et de satelliser le pays, les Libanais n’ont d’autre choix que de faire preuve de résilience pour préserver, contre vents et marées, ce qui constitue la spécificité et la raison d’être du Liban.
D’une certaine façon, le meurtre de Pierre Gemayel – à l’instar de celui de Gebran Tuéni et Samir Kassir, ou les tentatives d’assassinat d’Élias Murr et de May Chidiac – illustre la tragédie dans laquelle le pays du Cèdre est plongé. En s’en prenant à un ministre jeune, à la fleur de l’âge, débordant d’enthousiasme et de dynamisme, à l’avenir politique prometteur, les assassins semblent vouloir, entre autres, dans la foulée de leur action meurtrière, saper l’espoir, juguler l’engouement d’une certaine jeunesse. « Ils veulent tuer la jeunesse (…) empêcher le renouvellement des élites », soulignait dans ces mêmes colonnes Michel Hajji Georgiou.
Lorsque l’on désire soumettre un pays ou tenter d’éclipser « l’esprit d’un peuple », on s’emploie en effet à créer une situation ayant pour effet de neutraliser, de marginaliser, de museler son élite, sa jeunesse, de la pousser au désespoir. Cela revient à faire prévaloir la « culture de la mort » en faisant fi de toute considération portant sur les aspirations des jeunes, le bien-être social, le développement humain, la créativité culturelle, l’ouverture sur le monde, l’essor socio-économique … En clair, cela revient à prendre tout un peuple en otage pour satisfaire des raisons d’État totalement étrangers aux intérêts bien compris de la population autochtone. Telle est la situation que les forces régionales font subir depuis plus de trente ans aux Libanais. D’abord les Palestiniens puis les Syriens, ensuite les Israéliens, et maintenant les Iraniens (pour ne citer que les acteurs les plus proches, les plus actifs et les plus pesants) ont successivement, ou de façon concomitante, utilisé le territoire libanais comme un vaste champ de manœuvres pour s’affronter par le biais d’intermédiaires, sans avoir à croiser le fer directement. Israéliens et Syriens « s’affrontent » ainsi (les guillemets sont de mise…) depuis trois décennies sur le sol libanais, mais sur le front du Golan, le dernier coup de feu remonte à … 1973 !
L’acteur iranien n’est pas en reste à cet égard. Quoi de plus commode, en effet, que de combattre Israël à des milliers de kilomètres, en misant sur un parti libanais, en instrumentalisant une tête de pont en terre libanaise, en faisant assumer à une partie tierce les frais de la bataille …
Ce jeu cynique, multilatéral dure depuis trente ans. L’un des objectifs proclamés de l’alliance du 14 Mars est précisément d’y mettre un terme, de déconnecter le pays du Cèdre des manœuvres régionales, aussi bien syriennes, israéliennes qu’iraniennes. Tel est l’esprit de la résolution 1701 du Conseil de sécurité. Tel est le but du plan en sept points du Premier ministre, Fouad Siniora, qui prévoit principalement un retour à la convention d’armistice de 1949, donc la cessation de l’état de guerre entre le Liban et Israël, dans l’attente d’une paix qui se fait un peu trop attendre. Tel est le credo du mouvement souverainiste qui constitue, depuis le printemps 2005, la double majorité parlementaire et gouvernementale dont le leitmotiv est « Liban d’abord ». Un leitmotiv peaufiné par les slogans apparus lors des funérailles du ministre martyr Pierre Gemayel : « J’aime la vie » ; « Non à la culture de la mort » ; « Ils n’entameront pas notre amour de la joie, de la vie, de l’espoir. » Une façon lyrique d’exprimer le refus d’être encore et toujours l’otage, la victime de la « guerre des autres » sur le sol libanais. Pierre Gemayel et, avant lui, ceux qui ont été la cible des quatorze attentats qui ont ébranlé le pays entre octobre 2004 et décembre 2005 ont fait les frais d’un tel sursaut national, de cette volonté de vie, de l’engouement à accorder la priorité au réarrangement de la « maison libanaise ».
Manifestement, la Syrie et l’Iran font feu de tout bois pour saper cette option « Liban d’abord ». Les menaces d’insurrection, de désobéissance civile ont pour but de déboulonner le pouvoir souverainiste actuel – qui cherche à blinder le Liban face aux manœuvres régionales – pour le remplacer par un autre pouvoir qui ferait du pays, encore une fois, la plaque tournante des conflits moyen-orientaux, du bras de fer entre l’Iran et l’Occident. La pièce maîtresse, au plan local, de ce jeu funeste est sans conteste le Hezbollah pour qui la guerre ouverte, sans enjeux libanais, contre Israël et le monde occidental est une fin en soi, sa raison d’être… Il suffit de lire la doctrine, la littérature politique du parti et d’écouter les discours de ses dirigeants (et des dirigeants iraniens) pour s’en convaincre.
Le Liban est peut-être à la veille de très graves secousses. La grande question qui se pose dans un tel contexte reste de savoir si le courant « aouniste », en s’engageant aussi loin dans son alliance avec le Hezbollah, est conscient qu’il entraîne les Libanais, dans le sillage du parti chiite, sur la voie dangereuse de l’édification d’une société guerrière ayant pour seul horizon une longue série de conflits endémiques sans fin et sans issue.
Michel TOUMA
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D’une certaine façon, le meurtre de Pierre Gemayel – à l’instar de celui de Gebran Tuéni et Samir Kassir, ou les tentatives d’assassinat d’Élias Murr et de May Chidiac – illustre la tragédie...