Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

En attendant Bush Jana TAMER

Le contexte régional qui a servi de toile de fond à l’assassinat de cheikh Pierre Gemayel est indissociable de la tension aiguë que traverse le Liban. Autant et peut-être plus que les orages et les blocages de la scène libanaise, c’est ce contexte même, violent, troublant, inquiétant, qui permet de donner la mesure des causes et des conséquences de l’attentat, quels qu’en soient les commanditaires, même si leur sens nous échappe encore. Par son timing et sa cible, l’assassinat de M. Gemayel se situe dans un cadre qui dépasse largement la crise libanaise. Intervenant près d’un an après le dernier assassinat d’un cadre du mouvement du 14 Mars (Gebran Tuéni, en décembre 2005), le meurtre de M. Gemayel se distingue des précédents – outre le mode opératoire – parce qu’il s’agit du premier attentat perpétré au Liban après une succession de développements très significatifs au plan militaire comme au plan politique au Liban et ailleurs au Moyen-Orient. Il intervient aussi à une semaine du voyage de George Bush dans la région. Au Liban, la guerre de juillet, l’adoption de la résolution 1701, le déploiement de l’armée libanaise et de la Finul renforcée au Liban-Sud, les tractations pour la mise en place d’un tribunal international chargé de se prononcer sur tous les attentats que le Liban a connus depuis deux ans ont accentué le clivage entre le Hezbollah et ses alliés locaux et régionaux, d’une part, et le gouvernement et ses alliés, d’autre part. Le tout se déroulant dans un maelström d’efforts diplomatiques et d’expressions de soutien et de solidarité visant, en apparence du moins, à stabiliser le Liban et à confirmer les objectifs que les puissances occidentales s’étaient fixés au moment où elles avaient soutenu la révolution du Cèdre et accéléré le départ des troupes syriennes du Liban. Ces facteurs, dans des circonstances régionales et internationales autres, auraient peut-être permis au Liban d’apercevoir la lumière au bout du tunnel et aidé à nuancer l’entêtement de l’opposition à refuser tout dialogue qui ne soit pas fondé sur l’acceptation inconditionnelle de ses exigences. Mais, il y a justement le fait que les indicateurs régionaux et internationaux peuvent laisser penser que les États-Unis et les puissances occidentales engagées au Moyen-Orient sont sur la voie du renoncement aux objectifs qu’ils s’étaient fixés depuis 2001, et surtout au moment de l’offensive en Irak en 2003. Une situation d’incertitude et d’ambiguïté qui encourage les adversaires de la politique des États-Unis et de leur plan pour un nouveau Moyen-Orient, à attendre et multiplier les blocages afin de cueillir tôt ou tard les fruits d’une débandade occidentale annoncée ou, du moins, d’un changement radical de trajectoire au Moyen-Orient. Les lexiques politiques occidental et oriental ne correspondent pas ; les mots n’ont pas le même sens, ni les intentions. Ce que les États-Unis appellent « pragmatisme », « réalisme » et « dialogue » – en donnant à ces mots un sens issu des valeurs de la civilisation chrétienne – se traduisent en Orient par « défaite » et « capitulation ». L’on gagne ou l’on perd, il n’y a pas de demi-mesures, pas de parité et, en fait de dialogue, on impose les conditions de la capitulation, le tribut. De fait, Washington émet des signaux contradictoires, annonçant tantôt une volonté de réviser son approche dans la région, tantôt sa volonté de maintenir le cap. Pas un jour ne passe sans que l’on n’entende ou ne lise des expressions de doute et de désarroi, sans constats d’échec concernant l’Irak et l’Afghanistan, sans appels à engager le dialogue avec l’Iran et la Syrie pour pacifier l’Irak et ramener le calme au Liban. Mais aussi, pas un jour ne passe sans que l’Administration Bush ne réaffirme son intention d’aller jusqu’au bout dans sa lutte contre le terrorisme et ses objectifs en Irak, sans expressions de doute quant à la fiabilité de Damas et de Téhéran et sans formules de soutien et d’encouragement au gouvernement libanais. Les indicateurs d’une modification, voire d’un bouleversement de la politique américaine, sont nombreux. Le changement de majorité aux États-Unis, l’éjection de Donald Rumsfeld et son remplacement par Robert Gates, le retour aux fourneaux de l’ancien secrétaire d’État James Baker laissent prévoir une politique plus « pragmatique », sous la houlette invisible mais bien présente d’Henry Kissinger. On parle déjà d’un marché où la Syrie, invitée à participer à la stabilisation et la sécurisation de l’Irak, retrouverait en contrepartie sa mainmise sur le Liban et où l’Iran remporterait la liberté d’ouvrir le boulevard chiite rêvé de l’Asie centrale à la Méditerranée. Dans quelques jours, quelques semaines tout au plus, on aura connaissance du rapport de l’Iraq Study Group (ISG), le comité chargé par le président Bush au printemps dernier d’établir une évaluation de la situation en Irak et d’émettre des recommandations quant à la politique à suivre pour sortir Washington et ses alliés occidentaux du bourbier. Coprésidé par l’ancien secrétaire d’État James Baker et un ancien membre du Congrès, Lee Hamilton, l’ISG – dont fait partie Robert Gates – a déjà donné une idée des recommandations qu’il envisage de donner, suscitant un concert discordant de réactions aux États-Unis et dans le reste du monde ; les uns en faveur d’un renoncement à n’importe quel prix à tous les engagements prodémocratie au Moyen-Orient, les autres inquiets de voir comment, si elle renonçait à ses ambitions initiales en Irak et au Moyen-Orient, l’Administration Bush pourrait accepter sans sourciller que ceux qu’elle a combattus poursuivent les leurs et usent des erreurs et des peurs américaines pour accélérer la réalisation de leurs propres objectifs. Ce ne sont là encore que spéculations, mais elles font leur effet. Les uns y voient un encouragement à hausser le ton et la barre, les autres une menace sur leur sécurité et leur avenir, et c’est l’escalade de toutes parts. Le rapport de l’ISG ne paraîtra vraisemblablement que lorsque tous les partenaires des États-Unis auront dit leur mot, y compris les chefs d’État sunnites qui défilent à Amman depuis quelques jours et où le président américain doit se rendre dans quelques jours. Dans ce contexte trouble et inquiétant, l’assassinat de M. Pierre Gemayel apparaît bien en effet comme le coup d’envoi du bras de fer final qui s’est engagé. Article paru le Lundi 27 Novembre 2006
Le contexte régional qui a servi de toile de fond à l’assassinat de cheikh Pierre Gemayel est indissociable de la tension aiguë que traverse le Liban. Autant et peut-être plus que les orages et les blocages de la scène libanaise, c’est ce contexte même, violent, troublant, inquiétant, qui permet de donner la mesure des causes et des conséquences de l’attentat, quels qu’en soient les commanditaires, même si leur sens nous échappe encore.
Par son timing et sa cible, l’assassinat de M. Gemayel se situe dans un cadre qui dépasse largement la crise libanaise. Intervenant près d’un an après le dernier assassinat d’un cadre du mouvement du 14 Mars (Gebran Tuéni, en décembre 2005), le meurtre de M. Gemayel se distingue des précédents – outre le mode opératoire – parce qu’il s’agit du premier attentat...