Novembre touche à sa fin. Depuis plus d’un mois déjà, les 400 000 élèves du secteur public ont repris le chemin de l’école. Mais dans les cartables de la grande majorité d’entre eux, au lieu des manuels scolaires neufs promis par les Émirats arabes unis, des photocopies par liasses distribuées par leurs établissements scolaires et quelques vieux manuels ramassés chez des proches ou dans les stocks des librairies. Débordés par la demande qui a quasiment sextuplé par rapport aux années précédentes, vu l’attrait de l’offre émiratie d’assumer le coût des manuels scolaires des élèves de l’école publique, l’éditeur et le ministère de l’Éducation nationale n’ont pu relever le défi. Sans oublier qu’à cette demande démesurée, s’est ajoutée la rupture des stocks de papier à cause du blocus. Les deux parties promettaient toutefois, mais à la veille de l’assassinat du ministre Pierre Gemayel, que le problème serait réglé au plus tard d’ici à la fin du mois de novembre.
«Nos photocopieuses sont débordées », observe le directeur de l’école secondaire publique de Bint Jbeil, Kassem Abdallah, dont la quasi-totalité des élèves, autant dans les classes complémentaires que secondaires, n’ont toujours pas pris possession de leurs manuels scolaires ou n’ont pu se procurer qu’une petite partie de la liste. « Sauf 4 ou 5 élèves, ainsi que ceux qui ont récupéré les livres usagés de leurs aînés », précise-t-il.
Les cours sont alors photocopiés et distribués aux élèves, chapitre après chapitre, exercice après exercice, en fonction des besoins et en attendant que les manuels scolaires soient enfin disponibles. Mais pas plus le directeur de l’établissement que les élèves, qui viennent d’une quinzaine de villages environnants, ne se font d’illusions quant au déblocage rapide de la situation. Les élèves continuent de faire régulièrement la navette à Tyr auprès des librairies spécialisées. Mais à part entendre des promesses, ils rentrent chez eux les mains vides. « Le problème est sérieux, constate M. Abdallah, d’autant qu’aucune librairie du Sud n’arrive à se procurer de manuels scolaires. Mais nous savons pertinemment bien que le problème ne se limite pas à la région du Sud et que les manuels scolaires de l’enseignement public sont en rupture de stock, dans l’ensemble du pays. »
Rush inattendu et rupture
des stocks de papier
Pour pallier au manque, le directeur a récupéré des livres usagés qu’il a prêtés aux élèves du secondaire, en attendant que de nouveaux stocks soient enfin disponibles sur le marché. « Nous avons ainsi pu régler le problème de manière provisoire pour les élèves du secondaire. Mais nous n’avons pas trouvé de livres usagés à prêter aux élèves du complémentaire », déplore-t-il. Kassem Abdallah précise que le coût moyen d’une liste de manuels des classes du complémentaire étant nettement inférieur à celui des livres des classes secondaires, le marché du livre usagé ne s’est pas réellement développé à ce niveau. D’autant que les élèves ont l’habitude de travailler directement sur les cahiers d’application et parfois même sur les livres.
Certes, les ruptures de stock sont moins importantes au niveau des manuels des classes complémentaires et nettement moins importantes au niveau des classes primaires, mais il n’en reste pas moins que ce problème touche l’ensemble des élèves du pays qui s’impatientent et réclament toujours ce qu’ils considèrent comme étant leur dû jusqu’au dernier manuel.
Au niveau des autorités et de l’éditeur, on minimise le problème, tout en promettant que des stocks seront très bientôt disponibles dans les librairies spécialisées, « fin novembre au plus tard ». Mais on tient à expliquer que l’initiative émiratie a provoqué un rush sur les manuels scolaires, tant de la part des élèves, qui tenaient tous à obtenir des manuels neufs, que de la part des libraires, attirés par la perspective du gain.
Une source du ministère de l’Éducation explique ainsi que c’est la Librairie du Liban qui a remporté cette année l’adjudication pour l’édition et l’impression exclusive des manuels scolaires. À l’issue d’une étude, les besoins du marché ont été estimés à 30 % du nombre total d’élèves, compte tenu des stocks restants, du marché du livre usagé et des ventes annuelles. « Mais l’initiative émiratie a totalement bouleversé le marché », observe la source, qui tient à garder l’anonymat. Elle explique surtout que tous les élèves de l’école publique se sont rués sur les librairies pour se procurer des livres neufs. Les librairies, elles, ont préféré s’assurer que le ministère payait effectivement leur dû aux librairies, aussitôt après la remise des bons d’achat des élèves, dûment signés par les directeurs d’établissements, avant de s’engager dans ce processus.
« Car les gains qu’apporte la vente du manuel scolaire public ne sont pas très importants, précise encore cette source. La demande, estimée à un million de manuels, environ, a atteint plus de 6 millions de manuels », poursuit-elle, ajoutant que la rupture des stocks de papier de 90 grammes a aggravé le problème. Sans oublier que nombre d’écoles privées ont adopté le manuel scolaire public.
Un contrat signé avant
la guerre avec l’éditeur
La source susmentionnée ajoute aussi que certains établissements publics n’ont pas reçu les listes et les bons d’achat en temps voulu et que le nombre d’élèves de l’école publique a sensiblement augmenté cette année. Mais que d’autres établissements scolaires ont, par ailleurs, fait preuve de lenteur dans la distribution des bons d’achat aux élèves, le procédé nécessitant de la part des directeurs d’école de dresser des listes de livres détaillées pour tous les élèves.
Elle promet cependant que le marché sera inondé de manuels scolaires d’ici à la fin du mois de novembre au plus tard, le ministre de l’Éducation, Khaled Kabbani, ayant donné le feu vert pour l’édition et l’impression des manuels sur du papier de 100 grammes.
Au niveau de l’éditeur, la Librairie du Liban, on rechigne à parler du problème. Une source responsable, qui requiert elle aussi l’anonymat, tient toutefois à préciser que le contrat a été signé avant la guerre avec le ministère de l’Éducation pour l’édition, l’impression et la distribution des manuels scolaires.
Elle explique aussi que les quantités ont été décidées en fonction des stocks restants de l’année précédente, des chiffres annuels de vente, des livres usagés et des estimations pour l’année scolaire, mais que le marché a été chambardé par l’offre émiratie. Elle parle aussi de la rupture des stocks de papier à cause du blocus et l’insistance du ministre de l’Éducation sur le fait que les spécifications du papier soient au moins aussi bonnes que celles du papier utilisé jusque-là. Mais elle limite toutefois le problème au niveau des classes secondaires, précisant que les manuels des classes primaires et complémentaires sont disponibles en quantités suffisantes. « Les élèves des classes primaires et complémentaires achètent uniquement du neuf. Le livre usagé n’est pas chose courante dans ces classes, car les enfants abîment les livres », souligne ainsi la source.
Indiquant que les imprimeries travaillent d’arrache-pied jusqu’à des heures tardives et que l’impression des manuels allait bon train, il affirme que des livraisons régulières sont assurées aux centres de distribution et par la suite aux librairies spécialisées. « D’ici à la fin du mois au plus tard, le problème sera résolu », promet-elle.
Mais en attendant que se réalise la promesse conjointe du ministère de l’Éducation et de l’éditeur, des milliers d’élèves font toujours les frais de ce manque de prévoyance.
Anne-Marie EL-HAGE
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