L’État libanais a rarement travaillé autrement qu’au ralenti. Ralenti, même ou surtout au temps du regretté président Hariri, par les obstructions, autant que par les lenteurs courtelinesques de la machine administrative.
Mais, cette fois, il risque de ne plus y avoir de rythme, de tempo, du tout. Indépendamment du fait que la crise politique bloque pratiquement la prise de décision étatique, et les projets relevant du domaine public, elle frappe de plein fouet une économie déjà exsangue.
Il est donc normal d’entendre le président du Conseil, Fouad Siniora, adjurer les fractions politiques de calmer le jeu en mettant en garde contre le sabotage de Paris III, conférence que les luttes intestines empêcheraient de se tenir. Du fait, pour boucler la boucle, que l’État (notamment Azour) n’aurait plus latitude de prendre les décisions nécessaires au redressement. Ni de mettre en chantier les réformes multiformes exigées par les donateurs potentiels.
Malgré les SOS répétés de M. Siniora, la polémique se poursuit et s’envenime. Tandis que le président Émile Lahoud, apportant son grain de sel à la crispation, refuse de signer les décrets de pure routine donnant leurs lettres de créance aux ambassadeurs libanais qui doivent rejoindre de nouvelles affectations. Et il garde de même dans ses tiroirs, comme sous le coude, le décret des permutations judiciaires, comme bien d’autres arrêtés. Le chef de l’État avance désormais comme prétexte, non plus simplement son rejet personnel d’iniquités présumées dans les nominations, mais aussi le fait qu’à ses yeux, le gouvernement en place n’est plus légal. Les proches de Baabda répètent en effet, à l’instar du Hezbollah, que le gouvernement a perdu son identité d’instrument de pacte national ainsi que toute légitimité populaire, du fait de l’absence de couverture chiite.
Les prosyriens ne semblent en tout cas faire cas du facteur vital économique que dans certaines limites. Ils soutiennent du moins le Hezb, que ce pays est bien le leur. Qu’ils ne contribueront pas à son insécurité, à sa déstabilisation.
Mais, dans leurs assises privées, ils avouent qu’ils misent beaucoup sur la paralysie étatique générée par la démission des ministres chiites et par le blocage de Baabda. À leur sens, le gouvernement, ligoté, rendu impuissant, ne devrait pas tenir longtemps le coup. Et finirait par démissionner au bout de quelques semaines.
Pour le moment, cependant, Fouad Siniora tient bien la barre en essayant de garder le cap sur Paris III et sur la priorité des priorités, le redressement socio-économique. Il a peur, il le dit, d’un recours à la rue qui ruinerait toute possibilité de rétablir cette confiance indispensable à la tenue de la conférence salvatrice. D’autant que l’année prochaine, le Liban devrait rembourser 10 des 40 milliards de dollars de sa dette publique. En sus, évidemment, du service de cette dette, du paiement rituel des intérêts échus. Une facture qui reste la principale cause du déficit budgétaire. Même Riad Salamé, le gouverneur de la Banque centrale, si habitué à lutter contre les effets-méfaits des tiraillements des politiciens, s’alarme sérieusement cette fois, en soulignant la situation difficile que risquent de connaître les finances publiques du fait de la crise politique et en répétant à son tour que cette crise met en danger Paris III.
De son côté, un parlementaire majoritaire souligne l’inanité de battre campagne pour un cabinet d’union, et pour le tiers de blocage, si c’est pour ruiner le pays.
Cependant, selon certains observateurs, le Hezb garde rancune au président Siniora depuis le début de la guerre de juillet. Le chef du gouvernement s’était alors lavé les mains de cette guerre, en indiquant que l’autorité n’avait pas été informée de l’opération de capture de deux soldats israéliens effectuée par le Hezb. Il avait même précisé que le gouvernement n’appuyait pas cette opération et n’assumait pas la responsabilité qui en découlait. Parallèlement, nombre de majoritaires soulevaient le débat sur la décision de guerre et de paix, sur l’autorité et la souveraineté de l’État.
Ils ajoutent aujourd’hui qu’il y a lieu de craindre la mise en place d’une sorte de fédéralisme officieux, de partition sans le nom. Dans ce sens que la direction politique étant pratiquement monopolisée désormais dans les communautés, sauf chez les chrétiens, chacun peut prétendre préserver son domaine, sa chasse gardée. En usant, le cas échéant, comme le fait aujourd’hui la communauté chiite, d’un prétendu droit de veto. Au détriment du pouvoir central, comme pendant la guerre intestine de quinze ans.
Philippe ABI-AKL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats