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Actualités - Opinion

IMPRESSION Mon chéri,

tu vas être étonné de recevoir cette lettre. C’est vrai qu’écrire n’est pas trop mon fort. Mais depuis dix ans que tu es parti, chaque fois que le téléphone sonne au milieu de l’après-midi, ton père et moi nous nous passons le combiné comme une patate chaude : Tiens, parle à ton fils. Ce n’est pas que tu ne nous manques pas. Je sais que tu vas bien, ainsi que ta petite famille, puisque je prie pour vous tous les jours. Mais se dire comme ça : « Comment ça va, et quel temps il fait chez toi », donner en passant une recette à ta femme, entendre babiller notre petite-fille de huit mois, apprendre ta nouvelle promotion et ne rien sentir de l’odeur qui t’entoure, rien de la chaleur de ton foyer, rien de ton humeur ou des petites choses que tu nous caches, si tu savais, ça me déchire. En fait, je meurs d’envie de bavarder avec toi, comme autrefois. Depuis ce juillet funeste, la vie ronronne tristement. C’est vrai, il y a le contrecoup des chocs reçus. Mais il y a autre chose. Il y a désormais la satisfaction des parents de savoir leurs enfants installés à l’étranger, et comme un instinct qui les pousse à faire mine de s’en détacher. Pour rien au monde je ne voudrais que notre amour te ramène vivre ici. Je ne me plains pas pour autant. Pour ton père et pour moi, le temps passe plutôt bien. Lui continue à se rendre à son travail. Ça le rassure d’être encore en mesure de subvenir à nos besoins. Comme tu le sais, dans le pensionnat de mon enfance, on ne nous a jamais destinées à autre chose qu’au mariage et aux bonnes œuvres. Pourtant, je ne chôme pas. Au seuil de mes 70 ans, mon premier geste du matin est d’ouvrir le journal pour voir qui est mort. On connaît, hélas, toujours quelqu’un. Tu as toujours été fier de ma coquetterie. Eh bien, je t’en donne, de la fierté, dans ces occasions-là. Aux condoléances, je retrouve les mères de tes amis. Nous échangeons des nouvelles des uns et des autres, sans trop nous appesantir. Chacune sait, au fond d’elle, que mis à part les visites bisannuelles et quelques brèves téléphoniques, votre vie nous échappe totalement. L’après-midi, je vais au club. Je te laisse imaginer la file des taxis qui font la queue pour nous déposer, l’une après l’autre, dans cette ruelle exiguë. Le soir, c’est le même ballet pour nous ramener. Parfois, avec des amis, nous allons au restaurant où, immanquablement, nous retrouvons les mêmes personnes. D’autres jours nous invitons chez nous, et je me la joue grande maison. Et puis on nous rend l’invitation, avec les mêmes efforts de cuisine et de présentation. Les conversations, une fois de plus, vous concernent, vous, les enfants partis. C’est à qui vantera le mieux la carrière et les succès du sien. On croirait des marieuses en quête de partis, alors que le plus souvent votre vie est déjà faite. La nôtre, que veux-tu, est sans surprises. La politique ne nous intéresse même plus. Nous avons suffisamment donné, en trente ans, dans la passion et dans l’espérance. Nous n’avons jamais rien attendu de nos gouvernements. Et je sais que dans les pays qui vous accueillent vous êtes des citoyens bien commodes, sans revendications, habitués que vous êtes à tout assumer par vous-mêmes. Tout cela pour te dire que de guerre en guerre, le Liban vieillit. Il y a de l’amidon dans nos sourires, de la laque dans nos cheveux, des bijoux de famille à nos doigts arthritiques et de la naphtaline dans le décor. PS : J’espère que tu as fait tes réservations pour Noël. Fifi ABOU DIB

tu vas être étonné de recevoir cette lettre. C’est vrai qu’écrire n’est pas trop mon fort. Mais depuis dix ans que tu es parti, chaque fois que le téléphone sonne au milieu de l’après-midi, ton père et moi nous nous passons le combiné comme une patate chaude : Tiens, parle à ton fils. Ce n’est pas que tu ne nous manques pas. Je sais que tu vas bien, ainsi que ta petite famille, puisque je prie pour vous tous les jours. Mais se dire comme ça : « Comment ça va, et quel temps il fait chez toi », donner en passant une recette à ta femme, entendre babiller notre petite-fille de huit mois, apprendre ta nouvelle promotion et ne rien sentir de l’odeur qui t’entoure, rien de la chaleur de ton foyer, rien de ton humeur ou des petites choses que tu nous caches, si tu savais, ça me déchire. En fait, je meurs...