Le Liban est en train de changer.
Après avoir vécu de nombreuses années à l’ombre d’un confessionnalisme politique unique dans son genre, le voilà qui « invente » un bipartisme politique également unique dans le monde puisque les gens y adhèreraient non pas individuellement mais par pans entiers !
Au traditionnel face-à-face islamo-chrétien qui a façonné le pays des siècles durant, un nouveau dualisme politique est en train d’éclore, mettant face à face deux blocs multiconfessionnels. Et la nouveauté réside dans le fait que les divergences se joueraient sur deux visions opposées quant aux choix des orientations du pays aussi bien au niveau interne qu’externe.
Au-delà des polémiques politiciennes, la vie politique du pays s’articule désormais autour d’une majorité et d’une minorité, avec une sérieuse possibilité d’alternance permettant à la minorité de gouverner en devenant majoritaire et à la majorité de jouer le rôle de l’opposition en perdant le pouvoir.
Alors pourquoi tout ce mélodrame autour d’une prétendue crise que traverse le Liban ? Pourquoi toute cette agitation autour de la nécessité d’une relance d’un prétendu dialogue qui a prouvé sa totale inutilité ? D’autant plus qu’il s’agit d’un dialogue qui vient court-circuiter l’institution majeure du système politique qu’est l’Assemblée nationale.
La souveraineté populaire, pouvoir des pouvoirs, a été bafouée une première fois avec la table ronde organisée en dehors de ce lieu tout indiqué pour le dialogue que constitue le Parlement. Ce qui n’était qu’une exception ne doit aucunement devenir la règle car cela remettrait en cause les fondements mêmes du système politique.
En se laissant berner par les sirènes d’un dialogue extraparlementaire, le pays risque de perdre sa souveraineté populaire après avoir chèrement payé sa souveraineté nationale.
Et c’est certainement à ce niveau que réside le stratagème.
Ceux qui ont avalé de travers le rétablissement de cette souveraineté nationale chercheraient-ils à se « rattraper » en torpillant la souveraineté populaire, réalisant ainsi leur fameux retour en arrière des aiguilles de l’horloge du pays ?
Il n’est pas interdit d’essayer. Mais il est interdit de se tromper deux fois.
Un dialogue extraparlementaire pour discutailler, nous dit-on, d’un gouvernement d’union nationale et de la loi électorale. Mais alors pourquoi un Parlement si chèrement entretenu par le contribuable libanais ? N’est-ce pas pour débattre de ce genre de questions ?
Et puis union nationale autour de quoi ?
Le pays aurait-il l’intention de déclarer la guerre à l’un de ses voisins ? Ou bien l’opposition pressentirait-elle une déclaration de guerre venant d’un pays voisin ?
Dans les pays démocratiques, un gouvernement d’union nationale ne peut s’envisager que dans deux situations bien précises : en cas de guerre ou en cas d’absence de majorité parlementaire conduisant à une impossibilité de constituer un gouvernement.
Le Liban n’est ni dans un état de guerre ni en quête d’une majorité parlementaire.
Et que l’on arrête d’agiter l’épouvantail de la « crise grave », du « recours à la rue » et du « retour des barricades » …
Si l’alternative posée par une frange de la minorité parlementaire est « le tiers ou la chienlit », alors le pays gagnerait en stabilité et en respectabilité à resserrer les rangs autour de ses institutions nationales pour faire triompher l’ordre et la justice. Les républicains de tous bords doivent se rassembler pour défendre les institutions de la République.
En outre et au-delà de tout esprit partisan ou de toute sympathie qu’on peut avoir pour tel ou tel homme politique, les Libanais doivent être conscients des choix qui leur sont proposés aussi bien au niveau interne qu’externe.
Au niveau interne d’abord.
Le gouvernement et l’opposition se font face sur tous les dossiers ; mis à part celui du « Marathon de Beyrouth » pour lequel ils ont appelé leurs partisans respectifs à y prendre part...
Pour tous les autres dossiers, le gouvernement gouverne, en prenant tous les jours des décisions, et l’opposition s’oppose en s’égosillant à démontrer qu’elle est capable de « laver plus blanc que blanc ». Sur la justice, sur la sécurité, sur l’économie, les Libanais ont le choix entre un gouvernement qui agit et entre des politiciens en quête de pouvoir – ce qui est tout à fait légitime –, qui n’offrent par contre aucun projet d’alternance si ce n’est le fameux « ôte-toi de là que je m’y mets ». Un argument totalement irresponsable.
Quelles sont les propositions réelles et réalistes qui peuvent constituer une alternative à la politique actuelle ?
Mis à part les réclamations sur leur part du « gâteau » national, que propose l’opposition ? Serait-elle pour une politique monétaire plus draconienne face à une politique qui serait laxiste ? Serait-elle pour laisser « flotter » la livre face à une politique de soutien abusif de la parité livre-dollar ? Serait-elle pour des nationalisations en chaîne face à des multinationales qui spolieraient le pays ?
Serait-elle pour une planification de l’économie face un prétendu libéralisme outrancier ? Serait-elle pour une réforme agraire redistribuant les grandes propriétés aux petits paysans ? Serait-elle pour des tribunaux populaires en remplacement d’un système judiciaire qui serait désuet ? Serait-elle pour une « Jamahiriya » en remplacement d’un système politique féodal et antidémocratique ?
Pourquoi ont-ils rangé dans les tiroirs leur prétendu programme électoral ?
Mis à part les slogans à la Le Pen, qui ne font qu’entretenir la tension dans le pays, que propose actuellement l’opposition ? Rien.
Ah, si : la lutte contre la corruption. L’opposition entretient le mythe du « laissez-moi ou j’ouvre les dossiers ». Mais messieurs, vous n’avez qu’à les ouvrir et qu’on en finisse ! À moins que ça soit « l’équilibre de la terreur » qui vous empêche de le faire.
Si au niveau interne, les divergences ne sont que de pure forme, il en est tout autrement pour ce qui est du niveau externe où les divergences sont réelles et où le pays se retrouve coupé en deux camps bien distincts.
Le choix qui s’offre aux Libanais est loin d’être simple. D’un côté, il y a ceux qui s’opposent au régime syrien, dans lequel ils devinent « la main invisible » du mal qui est la cause des malheurs du pays. D’un autre côté, il y a ceux qui pensent que la Syrie n’est qu’un voisin comme un autre et joue un rôle positif au moins après le retrait de son armée.
Si réellement le régime syrien se contentait d’exercer ses talents à l’intérieur de ses frontières, le choix serait dénué de tout fondement. Le problème est que, nous dit le président syrien, le Liban ne peut survivre qu’en retournant dans l’orbite de Damas.
Nous laissons volontairement de côté les autres sujets qui opposent les Libanais, que ça soit la présidence de M. Lahoud ou les armes du Hezbollah, ou même le tribunal international, car il est clair que le nœud gordien ne se trouve ni à Baabda ni dans la banlieue sud, mais bel et bien à Damas.
Puisque, au niveau interne, l’opposition n’est qu’un exercice de style, les Libanais sont donc appelés à choisir entre l’orbite syrien et le grand large.
Depuis très longtemps, nous avons choisi, avec l’écrasante majorité des Libanais, le grand large.
Et rien ne nous obligera ni à y renoncer ni à remettre le Liban sur l’orbite du Baas.
Raymond NAMMOUR
bjn, Côte d’Ivoire
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