Puisque la question d’une reprise du dialogue est soulevée dans les milieux politiques, précisons donc l’énorme et fondamentale différence qu’il y a entre la stratégie de défense, dont on débattait quand la guerre a éclaté, et une politique de défense.
« Si vas pacem, para bellum. » L’adage romain s’est vérifié à toutes les époques. Si vous voulez la paix, préparez la guerre. En d’autres termes, il y a une logique intrinsèque de la guerre, qu’il est nécessaire d’accepter, dans ce monde de loups et de rapports de force.
Ainsi, notre ministre de la Défense demande que l’armée soit équipée de roquettes antichars et de fusées sol-air. Cette dernière arme est sans doute celle qu’il lui sera le plus difficile d’obtenir, puisqu’elle pourra battre en brèche la suprématie aérienne absolue d’Israël.
Le plan de M. Élias el-Murr est de renforcer l’armée et de la doter des armes dont manquera toujours la Résistance et, à terme, de rendre la Résistance superflue, de s’y substituer. C’est la logique de l’État, et il n’en existe pas d’autre. Il ne faut pas que l’armée libanaise soit une armée d’opérette.
Au demeurant, on peut se demander pour quelle raison la Résistance n’a pu avoir accès à des fusées sol-air et envisager qu’il existe une certaine « ligne rouge » stratégique qu’il était interdit à ses fournisseurs de franchir. Le marché des armes est soumis à des restrictions qui rendent les guerres d’autant plus absurdes qu’il faut les mener à armes inégales.
Mais stratégie de défense et politique de défense sont deux choses tout à fait distinctes. Dire politique de défense, c’est définir l’ennemi contre lequel nous devons nous armer. Et nous armer non seulement militairement, mais aussi à tous les autres niveaux aussi, notamment sur les plans économique et culturel. Dire politique de défense, c’est définir les fins que nous fixons à nos stratégies de défense.
Et tandis qu’une stratégie de défense est, en dernière analyse, l’affaire des spécialistes, une politique de défense, dans une démocratie, est l’affaire de tous.
C’est en ce sens que la préparation nécessaire de la guerre n’exclut en rien la volonté de paix. Car cette volonté ne signifie pas que le Liban doit rester vulnérable et sans défense, elle ne signifie en aucun cas pacifisme.
Le véritable débat
Le véritable débat est là. Il n’est pas dans une stratégie de défense, mais dans la définition d’une politique de défense, qui, en fin de compte, suppose une définition de la vocation du Liban, de son identité profonde, de cette identité que nous voulons défendre.
Or en ce qui concerne le Liban, géographiquement l’un des plus petits pays du monde, socialement l’une des mosaïques confessionnelles les plus complexes, les contours de cette politique ressortent d’eux-mêmes.
Certes, en tête de la liste des ennemis du Liban, il faut placer Israël. Mais entendons-nous : définir Israël comme étant l’ennemi ne signifie pas être en état de perpétuelle hostilité. D’où l’intérêt des propos tenus par le Premier ministre, avant son départ pour Strasbourg. Faute d’une stratégie arabe commune contre Israël, le Liban est favorable à un solide accord d’armistice, a dit Fouad Siniora. Rien de plus, rien de moins.
L’alternative à cet accord, nous le savons tous, est purement rhétorique. Dans la situation actuelle, une stratégie arabe contre Israël est une vue de l’esprit, puisque l’Égypte et la Jordanie, pour ne citer que ces deux pays limitrophes d’Israël, ont passé avec l’État hébreu des traités de paix.
Par ailleurs, la situation de mosaïque confessionnelle fait de la convivialité, dont la traduction en termes de sécurité est « paix civile », l’une de bases fondamentales du Liban, sinon la plus fondamentale. Pour peu que nous le croyons, après Israël, le principal ennemi du Liban, c’est donc tout ce qui menace cette convivialité.
Être fort pour être modéré
Il va de soi qu’au Liban, aucune guerre ne doit être conduite au prix de la convivialité, et donc de la paix civile. C’est là un des facteurs fondamentaux à prendre en ligne de compte, quand il s’agit d’établir une politique de défense.
Défendre le Liban, c’est défendre la convivialité, la paix civile, contre tout ce qui les menace. Il semble d’ailleurs que la chose soit parfaitement claire pour le ministre de la Défense, qui a fixé pour objectif à l’armée aussi bien le combat contre Israël que la lutte antiterroriste.
Et qui dit convivialité dit aussi modération, acceptation mutuelle, les unes des autres, des communautés qui forment le Liban. Si le Liban doit être fort, c’est aussi pour protéger cette modération contre ses ennemis : l’extrémisme, le fanatisme, l’intolérance religieuse, les tentations séparatistes. Le Liban doit être fort pour pouvoir être modéré.
Il faut prendre au sérieux la convivialité. Il ne faut pas la confiner dans le folklore, comme les poupées en tissu et le bois de cèdre gravé. Il est nécessaire non seulement de la protéger physiquement, mais, de lui donner ses lettres de noblesse, ses bases théologiques, son éminence, sa dignité.
La convivialité, ce n’est pas seulement l’art de la médiation, c’est la médiation comme vérité. Le Liban est la patrie du dialogue des cultures. On nous l’a dit, nous l’avons cru. Certes, il est aussi caisse de résonance. Avec ses sensibilités diverses, le Liban ne doit plus s’étonner de réagir vivement et en premier à certaines causes. C’est sa vocation. Mais il ne faut pas que cette vocation remette chaque fois son existence en cause, surtout que c’est, à chaque fois une communauté différente qui sert de « papier tournesol ».
Le Liban, c’est aussi la liberté de la presse, de l’édition, du livre et de l’audiovisuel. C’est un ministère de la Culture digne de ce nom, puisque la culture est l’une de nos plus éminentes matières premières. C’est aussi un conseil national de l’audiovisuel fort et bien armé contre les dérives, aussi bien celles des variétés, dans un pays touristique, que celle du dogmatisme.
Convoquer l’histoire
Si l’on ajoute à ces chantiers celui des droits de l’homme et celui de la lutte contre « l’ottomanisme », créateur de servilité, nous constatons que les causes pour lesquelles une politique de défense doit être mise sur pied ne manquent pas. Et qu’en complément, des politiques d’éducation et de culture sont aussi indispensables. Le Liban doit être l’université du monde arabe, le lieu d’élaboration d’une véritable culture arabe, notamment historique. Il faut convoquer et réveiller l’histoire, entreprendre d’urgence une approche critique de la modernité. La modernité, ce n’est en aucun cas les revues licencieuses dans les kiosques à journaux et la consommation à outrance. C’est d’abord la philosophie, les sciences et la théologie s’éclairant les uns les autres, pour avancer dans l’exploration des mystères de l’être et du sens.
Une politique de défense consiste donc à armer le Liban, militairement et culturellement, contre tout ce qui menace son existence physique ou son identité, contre tout ce qui l’empêche d’être ou de remplir sa vocation profonde, en attentant à sa liberté, en le détournant de l’essentiel, en l’empêchant de réfléchir. Le terrorisme idéologique est, aussi, l’un des ennemis du Liban.
Soulignons pour finir que ce serait une vie nationale tout à fait déséquilibrée que de laisser le militaire prédominer sur l’économique, le civil ou le culturel. Certes, c’est parfois inévitable, mais c’est l’une des leçons que le Liban doit tirer de la dernière guerre, à laquelle la Résistance était peut-être prête, mais où tout le reste ne l’était pas. L’autre leçon étant celle qu’Israël lui-même, par la voix de Tzipi Livni, a tirée du conflit : tout ne saurait être obtenu par la violence.
Fady NOUN
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« Si vas pacem, para bellum. » L’adage romain s’est vérifié à toutes les époques. Si vous voulez la paix, préparez la guerre. En d’autres termes, il y a une logique intrinsèque de la guerre, qu’il est nécessaire d’accepter, dans ce monde de loups et de rapports de force.
Ainsi, notre ministre de la Défense demande que l’armée soit équipée de roquettes antichars et de fusées sol-air. Cette dernière arme est sans doute celle qu’il lui sera le plus difficile d’obtenir, puisqu’elle pourra battre en brèche la suprématie aérienne absolue...