L’exercice favori des Libanais, économistes spécialisés et amateurs, est de calculer les pertes : après chaque guerre, chaque round, chaque crise politico-militaire. Et cela dure, par intermittence, depuis trente ans.
Malgré ce record historique d’activité pratique dans l’évaluation des dégâts, il me semble que cette science est encore loin d’être devenue exacte. Il faut dire qu’elle n’est pas supposée le devenir car elle comporte forcément des paramètres psychologiques, mais elle aurait pu s’en approcher vu la longévité des crises qui secouent notre pays. Apparemment, ce n’est pas le cas. Voyons de plus près quand même ce qu’elle devrait comporter comme principaux paramètres pour qu’elle soit la plus réaliste possible, en prenant pour exemple la plus récente de nos guerres, à supposer qu’elle soit terminée :
1 – Les dégâts constatés sur l’infrastructure: routes, ponts, aéroports, centrales électriques, réseaux téléphoniques, etc. Déjà sur ce chapitre, les estimations des instances officielles vont de 1,5 à 2,5 milliards de dollars.
2 – Les dégâts subis par le secteur privé: on parle de quelque 500 millions de dollars pour l’industrie, 150 millions pour l’agriculture, 1 milliard de dollars pour les habitations et les commerces…avec probablement des marges d’erreur considérables.
3 – Le manque à gagner: ici, on glisse un peu plus vers le flou peu artistique, duquel on n’était pas loin lors de l’estimation des deux rubriques précédentes. Si, comme l’estime l’économiste Marwan Iskandar, on doit faire une croix sur les 6% de croissance prévus initialement pour 2006, voilà 1,5 milliard de dollars qui s’évaporent d’un coup. Mais personne ne s’est hasardé encore à prévoir les séquelles sur l’activité en 2007 et au-delà.
4 – La perte de confiance: c’est là en fait que se situe l’essentiel des dommages. D’autant plus que non seulement ces derniers sont incalculables, mais ils sont souvent niés par les protagonistes et ignorés par les autres. Pratiquement, cette perte se concrétise par des reports ou des annulations d’investissements, par une nouvelle vague d’émigration temporaire ou permanente de familles ou de main-d’œuvre, par une consommation anémique des ménages encore résidents. Cela s’est déjà produit après la déflagration de 1996, ce qui nous avait valu des années de croissance proche de zéro.
Le Hezbollah et autres forces jusqu’au-boutistes ont toujours nié ces dimensions catastrophiques de leurs actions, soit par ignorance, soit par souci de minimiser cette descente aux enfers, pour des raisons d’autodisculpation.
En définitive, et comme on ne peut pas revenir en arrière et sauver les 10 milliards, ou presque, de dégâts avec leurs séquelles directes, il est possible, par contre, d’agir sur la suite des événements via le «capital confiance» pour limiter la casse dans le temps. En termes plus clairs, si le Hezbollah n’est pas rapidement désarmé, et empêché aux yeux de tous les acteurs économiques (résidents, expatriés, investisseurs…) de mener une quelconque action un tant soit peu militaire, on se verra alors de nouveau engagé dans un processus de récession économique sans fin. Alors même que le Liban présente déjà un risque pays assez lourd, rien qu’avec ses tribunaux, administrations, législations, corruptions, dettes.
Enfin, un autre risque économique peut très bien pointer du nez au cas où le Hezbollah accepterait de remettre ses armes à l’État. Car, réfléchissons un peu, une telle initiative du parti de Dieu peut être négociée – chose habituelle au Liban – en contrepartie d’un avantage économique au niveau des finances de l’État, ou de l’Administration. Ce qui serait préjudiciable pour l’effort que l’on attend des réformes à venir, alors que Beyrouth I semble bien loin. Mais ce risque reste quand même moins déterminant à court terme que le danger des armes.
Nicolas SBEIH
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Malgré ce record historique d’activité pratique dans l’évaluation des dégâts, il me semble que cette science est encore loin d’être devenue exacte. Il faut dire qu’elle n’est pas supposée le devenir car elle comporte forcément des paramètres psychologiques, mais elle aurait pu s’en approcher vu la longévité des crises qui secouent notre pays. Apparemment, ce n’est pas le cas. Voyons de plus près quand même ce qu’elle devrait comporter comme principaux paramètres pour qu’elle soit la plus réaliste possible, en prenant pour exemple la plus récente de nos guerres, à supposer qu’elle...