J’avais 4 ans, oui 4 ans, la première fois que j’ai fui mon pays. Je me souviens de ma mère faisant les valises, je me souviens d’un bateau la nuit dans le noir. Je me souviens des avertissements des hommes contre une quelconque source de lumière qui pourrait attirer l’attention de l’ennemi syrien et compromettre toute chance de fuite. Je me souviens des longues heures d’attente.
Mais quand on n’a que 4 ans, tout cela ne reste que souvenirs, une sorte d’aventure qu’on est fier d’avoir vécu ou plutôt qu’on est fier d’avoir à raconter. Inconscience ou volonté d’oublier, en tout cas cela reste plutôt un bon souvenir…
12 juillet 2006, une opération de kidnapping de deux soldats israéliens effectuée par le Hezbollah marque le début de la guerre au Liban. Après 16 ans de calme ou plus exactement de quasi-stabilité, le même cauchemar, le même enfer réapparaissaient.
La guerre. Toute mon enfance a été bercée par ce mot, ce concept. Je connais son odeur, son goût par cœur. Même après des dizaines d’années de répit, ce mot me restait comme une boule dans la gorge. Je n’allais pas tarder à renouer avec la peur. Je n’arrivais toujours pas à comprendre qu’on puisse détruire la vie de milliers de personnes pour de simples issues géopolitiques. Je me sentais piégée, trahie! Voilà qu’en quelques jours, on me détruisait tous mes plans d’avenir.
Je devais de nouveau fuir. Comme un voleur, comme un sans-abri, je devais fuir mon pays ! Une nouvelle fois, je me sentais seule sans appartenance quelconque, sans port d’attache. Ce sentiment fragile de patriotisme, d’appartenance que j’avais mis des années à cultiver, à récupérer, s’était envolé, pulvérisé. Je revenais dix années en arrière sauf que cette fois je n’étais plus la petite fille insouciante qui voyait la vie comme un grand jeu. Cette fois, j’avais conscience de devoir repartir à zéro. Cette fois, je laissais derrière moi un père, une mère, une sœur et un frère. Je laissais derrière moi des êtres chers comme une partie de moi, une partie que je ne pouvais emporter et que je n’avais pas le droit de réclamer.
Le jour du départ, je fus prise en charge avec mes deux sœurs par les autorités françaises. Nous devions prendre le bateau militaire Le Mistral jusqu’à Chypre pour enfin rejoindre Paris par voie aérienne. Ce périple de 48 heures fut l’un des moments les plus pénibles de mon existence. La petite fille que j’étais il y a quelque dix-huit ans avait cédé la place à une jeune femme qui savait cette fois ce qu’elle quittait, ce à quoi elle tournait le dos. Du pont aérien du bateau, je regardais pour la dernière fois peut-être les plages de mon pays, je revivais les années heureuses que j’avais connues dans notre maison sur la baie de Jounieh. Je me disais que décidément, le paradis n’existait pas, ou du moins qu’il pouvait très vite se muer en enfer. Pourtant, pour quelqu’un qui avait vécu les deux, je restais étrangement calme, étrangement froide comme si j’avais compris que les pires ennemis de l’homme étaient ses sentiments. N’était-ce pas ce qui m’avait poussé à m’attacher à cette terre et à souffrir? Du haut du pont, je me faisais une dernière promesse : plus jamais je ne m’attacherai à quoi que ce soit; je vivrai au jour le jour, libre comme l’air, sans attaches, de peur de ressentir de nouveau la peine qui menaçait de me terrasser ce jour-là.
C’est alors que je compris. Oui, finalement, la guerre avait réussi : elle avait fait de moi un être sans cœur, un robot!
Lara ANDARI
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Mais quand on n’a que 4 ans, tout cela ne reste que souvenirs, une sorte d’aventure qu’on est fier d’avoir vécu ou plutôt qu’on est fier d’avoir à raconter. Inconscience ou volonté d’oublier, en tout cas cela reste plutôt un bon souvenir…
12 juillet 2006, une opération de kidnapping de deux soldats israéliens effectuée par le Hezbollah marque le début de la guerre au Liban. Après 16 ans de calme ou plus exactement de...