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Pourquoi je reste

20 septembre 1991, j’accoste à Jounieh. J’ai fait le grand pas. Déjà quinze ans que nous vivons dans le pays du Cèdre. Quinze ans qu’on me rassure. Quinze ans qu’on me dit qu’on est vraiment au fond. Quinze ans qu’on me dit qu’on ne peut tomber encore plus bas. Quinze ans qu’on me dit que l’eau courante et l’électricité ne sont plus des rêves lointains. Quinze ans d’espoirs. Quinze ans déjà... Nous sommes comme de nombreux Libanais à avoir attendu impatiemment la fin de la guerre en 1991 pour rentrer au Liban. Jour après jour, nous avons suivi la suite des événements, planqués dans un coin de l’appartement qui seul captait les ondes de la Voix du Liban. Quand les canons se sont enfin tus, nous avons plié bagages et pris l’avion. Un retour pour mon mari. Un aller simple pour moi. Avons-nous fait le bon choix ? Faut-il avoir des regrets ? C’est une histoire d’amour qui m’a enlevée à mon pays. L’amour d’un Libanais, pas l’amour du Liban. Mais ce ne sont ni le Litani ni l’Oronte qui ont nourri mes racines. Mes racines ont été arrosées par les pluies abondantes du plat pays qui est le mien. Mon tronc et mes branches se sont épanouis dans mon pays natal. Mais moi, que lui ai-je donné en retour ? Je l’ai quitté, mes diplômes encore tout frais dans mes mains. Les fruits que je porte n’ont nourri que le Liban depuis quinze ans. J’ai choisi de devenir libanaise au risque de perdre ma nationalité. Je l’ai perdue pendant une année. Mon passeport à la poubelle et aucune certitude de recouvrer ma nationalité, un véritable coup de poignard. Pourtant, mon sang est resté rouge, jaune et noir, aux couleurs de notre drapeau. Mais le vert, la couleur du cèdre du Liban, est venu s’y mêler. Mon sang ne déteindra plus jamais. Je suis libanaise et fière de l’être. Nous avons passé les dix premières années à construire, brique après brique, notre propre maison. Nous avons planté, arbre après arbre, ceux qui ombragent désormais notre jardin. De mon balcon, j’ai une vue sur la mer. De celui des enfants, une vue sur la montagne. En Belgique, j’avais la mer. Mais je n’avais que des cathédrales pour unique montagne. Quinze ans que nous travaillons pour améliorer la qualité de l’hôpital que nous possédons. Nous en sourions aujourd’hui… Deux semaines avant le début des bombardements, nous avons obtenu la recommandation pour la certification ISO 9001. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Maintenant, ce n’est pas brique par brique, mais maison par maison que le Liban est systématiquement détruit. Des pans entiers qui s’effondrent, emportant avec eux des vies innocentes. Des ponts, des usines, des quartiers, des villages entiers sont rayés. Tant d’efforts de reconstruction, tant d’espoirs depuis le pseudodépart des Syriens. Il semble que maintenant, tout s’effondre. Beaucoup dépriment et font leurs bagages. Difficile de faire face à cette marée de désespoir. Presque tous nos amis belges et français s’en vont. Ce vent de panique rafle au passage tous les indécis. À chaud, rage et amertume nous guidaient. Partir. Tout quitter. Tout abandonner. Ras-le-bol de ce pays. À tiède, nous avons décidé de rester. Je n’ai pas envie de quitter ce pays, qui est devenu le mien. Il ne fait pas encore assez froid pour décider du moyen, voire du long terme. Nous vivons au jour le jour. Je suis chef de bord. J’ai mené des bateaux en Bretagne à travers les marées d’équinoxe et les courants dangereux. J’ai vécu une tempête en Méditerranée à laquelle j’ai cru que je ne survivrai jamais. Mais c’étaient Poséidon et Éole qui menaient le jeu. Ce n’étaient ni les partisans de Jésus, ni ceux de Moïse, ni de Mohammad, ni de Ali. Il y avait des phares pour nous guider. Ici, même les phares ont été détruits. Je sais que le capitaine ne quitte son navire qu’en dernier. Mais dans quel navire sommes-nous embarqués ? Un navire conduit par des pirates, dévié par des fous. Dans une mer tumultueuse, avec des vents imprévisibles. Cette terre est un volcan en ébullition qui se réveille à chaque cri de guerre et déverse sa lave sur un peuple innocent. Moi je me bats quand je connais les règles du jeu. Quand il y a un arbitre pour distribuer les cartons jaunes et rouges. Mais quand les dés sont pipés ? Faut-il être plus fou que les fous ? Si c’est pour la survie des miens, je quitterai ce navire. J’ai la chance d’avoir deux ports d’attache. Mon pays et le pays devenu mien. Sinon, je reste. Je veux participer à la reconstruction de ce pays. Pays exceptionnel. Parce que de la destruction renaîtra la création. Parce que des cendres renaîtront des maisons. Parce que du désespoir renaîtra l’espoir. Dr Béatrice CHAMI LE BON
20 septembre 1991, j’accoste à Jounieh. J’ai fait le grand pas.
Déjà quinze ans que nous vivons dans le pays du Cèdre. Quinze ans qu’on me rassure. Quinze ans qu’on me dit qu’on est vraiment au fond. Quinze ans qu’on me dit qu’on ne peut tomber encore plus bas. Quinze ans qu’on me dit que l’eau courante et l’électricité ne sont plus des rêves lointains. Quinze ans d’espoirs. Quinze ans déjà...
Nous sommes comme de nombreux Libanais à avoir attendu impatiemment la fin de la guerre en 1991 pour rentrer au Liban. Jour après jour, nous avons suivi la suite des événements, planqués dans un coin de l’appartement qui seul captait les ondes de la Voix du Liban. Quand les canons se sont enfin tus, nous avons plié bagages et pris l’avion. Un retour pour mon mari. Un aller simple pour moi. Avons-nous fait...