L’énumération a de quoi glacer d’épouvante les âmes les plus aguerries. En quarante-huit heures, des dizaines de morts et des centaines de blessés ; un procès, celui du dictateur déchu, qui tourne à la pantalonnade ; un autre procès, celui d’un GI violeur et de quatre de ses camarades, sur lequel le monde entier demeure sans illusions. Tout cela sur des perspectives de lendemains dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils s’annoncent brumeux, à l’ombre d’Abou Ghraib et de Guantanamo. Il faudrait une sacrée dose d’inconscience pour juger, comme le fait George W. Bush à intervalles réguliers ces derniers temps, que ces ratés ne doivent pas empêcher de voir les signes annonciateurs d’une démocratie en marche. Au nombre desquels il faudrait sans doute placer les balbutiantes tentatives de pacification et de dialogue sans cesse annoncées et reportées sans cesse.
Inquiet, le microcosme politique et médiatique se prend soudain à constater avec appréhension – et, disons-le, une désarmante naïveté - que l’Irak se trouve confronté désormais aux symptômes d’une guerre civile. Ah ! bon ? Heureusement que l’électeur et, avec lui, le lecteur ont la mémoire courte . Ce serait faire œuvre utile que de la leur rafraîchir quelque peu. Rappelons-leur que dans les derniers jours du mois de janvier 2004, les agents de la Central Intelligence Agency opérant à Bagdad mettaient en garde la maison mère contre les risques d’affrontements intercommunautaires qui viendraient se greffer sur les attentats-suicide. À l’époque, Washington avait préféré mettre sous le boisseau les avertissements de ses honorables correspondants au prétexte éminemment valable ( hum !) qu’ils s’inscrivaient en contradiction flagrante avec les propos lénifiants du message sur l’état de l’Union de l’hôte de la Maison-Blanche. En avril de la même année, le sénateur républicain de l’Indiana, Richard Lugar, et son collègue démocrate du Delaware, Joe Biden, tous deux leaders de la commission des Affaires étrangères, rappelaient à leur tour ce qui, déjà, était une évidence. Et l’ancien Premier ministre Iyad Allawi ne disait pas autre chose, l’an dernier, sans toutefois être pris au sérieux, son zèle intempestivement pessimiste étant mis sur le compte d’un éloignement forcé de la scène politique. Toutes ces craintes, disait-on alors, sont partagées par les experts du département d’État et ceux du Conseil national de sécurité, pour ne citer que deux organismes on ne peut plus qualifiés.
Tout cela rend encore plus inqualifiable la myopie officielle – peut-être conviendrait-il de parler plutôt de cécité – qui, depuis qu’elle a été déclenchée, prévaut dans la désastreuse direction des opérations de « pacification » et de « démocratisation » de l’antique Mésopotamie. Parce qu’ils connaissent leurs concitoyens et qu’ils savent combien les blessures du portefeuille peuvent faire mal, des journalistes se plaisent de plus en plus, ces temps-ci, à aligner les chiffres de l’opération « Shock and Awe » : près de 3 000 milliards de dollars auraient déjà été dépensés et autant à venir, 2 540 tués et plus de 20 000 blessés, un nombre soigneusement tenu caché de GI traumatisés, sans parler des victimes irakiennes, des destructions, des reconstructions confiées aux entreprises amies, comme par exemple Halliburton. Un site Internet a calculé qu’avec le coût des opérations, on aurait pu financer les études sur quatre ans de 14 298 750 jeunes Américains. Passe encore s’il s’agissait de l’argent du contribuable yankee – encore que... Mais cette fois, Uncle Sam est en train de s’endetter auprès de puissances étrangères pour s’acquitter de la facture. Et s’il le fait, c’est au détriment de sa propre armée, dont les intendants sont obligés de rogner sur les dépenses pour boucler les fins de mois. Le trou budgétaire se monte déjà à 530 millions de dollars, avec souvent des conséquences inattendues. Ainsi, à Fort Sam Houston de San Antonio, dans le Texas, une facture d’eau et d’électricité se montant à 1,4 million de dollars par mois n’est plus honorée depuis le mois de mars, ce qui se traduit par une réduction drastique des heures d’alimentation en courant.
L’aggravation de la situation sécuritaire d’une part, l’alourdissement des frais opérationnels et du bilan des pertes d’autre part portent de nombreux observateurs à penser que l’heure du retrait n’est plus éloignée, hâtée encore par l’annonce de prochains départs de contingents alliés. Face à une telle perspective, on pourrait objecter que les risques sont énormes de voir la crise champignonner et déborder de son cadre étroitement irakien pour englober nombre de pays proches ou un peu plus éloignés. Point n’est besoin, à ce propos, de rappeler que jamais par le passé les administrations US ne se sont empêtrées de pareilles considérations dans le choix de leurs décisions. « Nous allons revoir l’ensemble des dispositifs mis en place pour en finir avec les milices », vient d’affirmer sans rire William Caldwell, porte-parole du corps expéditionnaire américain. D’une ingénuité, ces généraux...
Christian MERVILLE
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