Dans le casting de l’équipe de défense de Saddam Hussein, sa participation relevait de l’incongruité. Et pourtant, Bushra Khalil n’a pas hésité. Le 13 décembre 2003, alors que cette Libanaise découvre sur son écran de télévision le visage hirsute de l’ancien dictateur, dont la cache vient d’être mise au jour par les soldats américains, sa décision est prise : elle défendra cet homme. Malgré ses crimes, malgré l’opposition de sa famille chiite, malgré tout.
La dernière fois que Bushra Khalil a quitté la salle d’audience du procès de Saddam Hussein, le 22 mai dernier, elle était encadrée par deux gardes. Quelques secondes plus tôt, à l’annonce par le juge Raouf Abdel Rahman de son expulsion, cette femme à la chevelure claire avait rageusement jeté sa robe d’avocat au sol. Il s’agissait là de son second renvoi, et celui-ci semble plus difficile à casser. À l’origine de cette décision, le refus de Mme Khalil de se plier à l’interdiction prononcée par le juge Abdel Rahman de tout commentaire au sujet de son premier renvoi. À cette occasion, elle avait exhibé à la cour des photos des mauvais traitements infligés par les gardiens américains à des détenus d’Abou Ghraib.
Installée sur les fauteuils chamarrés de son appartement beyrouthin haut en couleur, Mme Khalil, qui a lâché le noir de sa tenue professionnel pour un rose plus coquet, n’a rien perdu de sa combativité. « Je sais que ce sont les Américains qui ont ordonné mon expulsion », assure-t-elle, avant d’ajouter : « Ce sont eux qui contrôlent cette cour. »
Comment explique-t-elle son renvoi ? « Je vois plusieurs explications. D’abord, je suis la seule, au sein de l’équipe de défense, à dénoncer la présence d’Américains dans la salle. Ensuite, j’ai établi un parallèle entre Doujail (ville où ont été tués 148 chiites en 1982 après une tentative d’assassinat de Saddam Hussein) et Abou Ghraib. C’est moi, également, qui tiens le président informé de la situation régionale. Enfin, je suis la seule chiite au sein de l’équipe. Et cela dérange les Américains car le dossier perd son caractère confessionnel », explique-t-elle.
Bushra Khalil est en effet issue d’une riche famille chiite du Liban-Sud. L’un de ses grand-pères, Yousef al-Faqih, était un notable au sein de la communauté chiite, et l’un de ses oncles, un grand ayatollah. « Nous avons même des connexions avec la famille Hakim (les leaders du Conseil supérieur pour la révolution chiite) en Irak », ajoute-t-elle. Et de reconnaître – mais était-il utile de le préciser ? – que sa famille est passablement irritée par sa décision de défendre un homme qui, des années durant, a symbolisé la répression antichiite en Irak.
D’où cette interrogation : pourquoi avoir voulu défendre Saddam Hussein ? Pour la gloire ? « Pas du tout ! se récrie-t-elle. J’ai décidé de le défendre pour des raisons humaines. Même si Saddam Hussein a tué des chiites, je devais le défendre pour ne pas le laisser entre les mains des Américains, car c’est un musulman, un arabe et un patriote. » Pour étayer son propos, l’avocate n’hésite pas à invoquer les grands hommes de l’histoire. « Comme Napoléon, Saddam Hussein a peut-être fait perdre beaucoup à son pays, mais il aime l’Irak, il aime son pays comme une femme, ajoute-t-elle. Il faut que les États-Unis arrêtent de croire que parce qu’ils ont le pouvoir, ils ont le droit de faire ce que bon leur semble dans cette partie du monde », s’insurge-t-elle.
En ce qui concerne Doujail, l’avocate rejette toute lecture confessionnelle de l’affaire. « Saddam Hussein n’accordait pas d’importance au facteur confessionnel. À Doujail, on a attenté à la vie du président. Il se devait de réagir. En outre, il devrait bénéficier de l’immunité accordée aux présidents », explique-t-elle, en avançant une expérience de 26 ans en tant qu’avocate.
Plus que l’affaire juridique, plus que la figure « du nationaliste arabe », la personne même du président déchu semble exercer une certaine fascination sur Mme Khalil. Lorsqu’elle évoque leur première rencontre, « le 11 mars 2006 », son visage s’éclaire. « J’étais très émue. Je voulais savoir s’il était vaincu à l’intérieur. Dès que je l’ai vu, j’ai su qu’il n’avait pas changé. Comme Napoléon. Alors qu’il était interné sur l’île d’Elbe, ses ennemis avaient toujours peur de lui. »
Entre l’avocate, seule femme de l’équipe, et Saddam Hussein, le courant est tout de suite passé, assure-t-elle. « Il a immédiatement reconnu mes capacités professionnelles. Un lien spécial nous unit. Même au cours des audiences, il me lançait des regards pour prendre mon avis », souligne-t-elle. « En matière de stratégie de défense, nous sommes sur la même longueur d’onde. Le jugement de la cour lui importe peu, seul le jugement de l’opinion publique compte pour lui. C’est pour cela qu’il fixe la caméra lors du procès, il parle aux gens », ajoute-t-elle.
Pour occuper les journées de Saddam Hussein, Bushra lui a offert les œuvres de l’imam Ali. « Il a ri et m’a dit : la première fois que j’ai lu cet ouvrage, j’étais également en prison, c’était en 1964 ! »
Auteur de deux romans, dont le célèbre Zabiba et le roi, l’ancien maître de l’Irak s’adonne en outre, dans la solitude de la cellule, aux plaisirs de la poésie. « Il a déjà écrit 143 vers », souligne Bushra, avant d’ajouter, un sourire de jeune fille aux lèvres : « Il m’en a dédié trois… »
Émilie SUEUR
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