Samir,
Ton 2 juin revient et reviendra chaque année, fatidique et inéluctable, tel une promesse bafouée ou une prière non exaucée, pour exacerber dans nos mémoires un sourire et une voix que nous n’arrivons pas à oublier, par choix et par incapacité.
Samir,
Pourquoi t’écrire une énième fois, risquant de sombrer dans les méandres liturgiques de la redondance ? La difficulté de t’écrire fulmine dans le silence de plomb du temps du combat et du départ. La poésie cautérisante persécute la nécessité de l’action politique. Et l’oraison funèbre se décomposera dans une flaque insipide de ridicule, de rage et d’impuissance. Je prête mille serments solennels de ne plus t’écrire. Dans l’éblouissement sagace de la raison, je jure par Beyrouth et ses phares, je jure par les espoirs rouges et blancs des lendemains, par le printemps et notre mépris des généraux et de leurs automnes, par les idéaux, le savoir, le doute et l’innocence, je jure mille fois par ce qui nous est le plus précieux, d’attiser la tempête, notre tempête, et de ne plus jamais t’écrire. Mais je me surprends, parjure, dans l’insomnie des nuits où nous avons honte de te survivre, à écrire ton prénom sur les murs de Beyrouth. Mes oreilles résonnent de ton ironie, les matins où je conjugue ton prénom avec celui du Fils de l’Homme, toi qui est mort pour que nous puissions demeurer ivres de liberté et de lumière, c’est-à-dire vivants. Et je me console en me disant que je ne fais que tenter désespérément de combler le vide déroutant où ton absence nous a laissés, pour étancher ce besoin vertigineux de nous promener encore une fois, une deuxième fois, une dernière fois avec toi dans les ruelles humides de la ville. Dans la médiocrité diluvienne où nous sombrons après toi, résonnent les mots de Nietzsche, ton dernier compagnon de route : « Une soif est en moi, inassouvie, insatiable, qui cherche à élever la voix. » Et notre soif de tes mots est insatiable, car la rose des vents a perdu ses pétales.
Samir,
Toi à qui l’épithète « feu » ne siéra jamais,
Tu ne le sais que trop. Mais je me le répète, pour ne pas oublier que nos frontières ont vomi l’occupant. Je me le répète pour endiguer les flots charognards de la médiocrité d’avorton qui tentent d’emporter la détermination de sceller notre combat par une victoire péremptoire. Nous sommes un, nous sommes trois, nous sommes mille, nous sommes un million, nous sommes une infinité. Peu importe, laissons le mercantilisme des nombres aux amateurs aveugles d’épouvantails et d’images d’Epinal. Laissons la cécité aux princes qui dépècent notre révolution, dans leur soif obséquieuse de pouvoir ensanglanté. Ils frapperont un, ils frapperont trois, ils frapperont mille, mais ils ne pourront jamais frapper le millésime de la liberté. Ton sang nous transperce, fleurit sur les branches des chansons et des oliviers et enivre de vengeance notre déboire. Nous ne nous lasserons pas. Encore une promesse nous échappe. Mais celle-là, nous la tiendrons. Beyrouth dansera au rythme de tes mots, aussi longtemps que la date grégorienne du 2 juin sera inscrite dans l’écoulement chaotique de l’histoire. La note d’espoir est un euphémisme incontournable, du moins pour nous autres qui demeurons, dans le royaume des seigneurs et des communautés. Aujourd’hui, la gloire aérienne du penseur libre nous tirera de notre sommeil. Aujourd’hui, nous nous accrocherons au printemps fugace des bougies, des roses et des slogans et nous lèverons nos verres, à ta santé. Aujourd’hui, nous nous donnerons rendez-vous aux portes de Beyrouth, de Damas et de Ramallah, lorsque le temps des moissons éclora. Ne sois pas en retard au matin de nos retrouvailles, car nous, nous serons à l’heure.
Mahmoud HARB
Membre du Mouvement
de la Gauche démocratique
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