Au Japon, où les passe-temps deviennent souvent des affaires de « mordus », Hirohiko Yokomi est un fou du rail. À 44 ans, il a visité les 9 843 gares de l’archipel et emprunté des milliers de trains, sans jamais se lasser du chemin de fer.
Hirohiko Yokomi se targue d’avoir franchi tous les portillons d’accès aux gares du pays, des stations de métro bondées de Tokyo aux bouts de quai en rase campagne. Un exploit phénoménal quand on connaît le Japon. « Les gares ont toutes un caractère unique », explique-t-il à l’AFP, lors d’un voyage sur la ligne d’Oigawa, qui traverse les vallées montagneuses du centre du Japon.
En attendant l’arrivée du train dans la petite station déserte de Sakidaira, il visite les lieux, s’introduit dans un local de service désaffecté, caresse les pylônes en bois et tapote le plâtre des mûrs usés par le temps. « L’employé de gare poinçonne les billets, salue les gens du coin, tandis qu’on entend siffler le train qui approche. Ne sentez-vous pas subsister ici le délicieux parfum de l’ancien temps ? » s’enquiert M. Yokomi. Au bout de sept trajets sur la même ligne, ce passionné achève sa journée dans une petite auberge située non loin de la gare.
« Pourquoi j’aime les chemins de fer ? Parce qu’ils sont présents. Ils fonctionnent. Il n’y a pas de raison particulière, juste un instinct », affirme-t-il. « Je me demande pourquoi je ne me lasse jamais des voyages en train. Plus j’en fais et plus j’aime le rail », poursuit M. Yokomi, qui a gagné une petite notoriété au Japon en 2001 après avoir inspiré le personnage d’une bande dessinée.
Ce Japonais au physique imposant a grandi dans une banlieue de Tokyo et regardait passer les trains depuis sa maison et son école. En classe, il s’amusait avec ses camarades à organiser des concours de mémorisation des noms des gares, une habitude qu’il a conservée jusqu’à aujourd’hui. Il affirme pouvoir réciter par cœur les arrêts de plusieurs lignes dans l’ordre : « Je ne les oublie pas, car je me les récite de temps en temps ».
Il se décrit comme un « inadapté social, un excentrique ». « J’ai sacrifié ma vie au rail », confesse Hirohiko Yokomi, un célibataire endurci, à la chevelure en bataille. Il y a 5 ans, il a même refusé un emploi à plein temps dans une compagnie de transports où il travaillait à mi-temps, pour faire le tour de plus de 5 000 gares.
C’est le 20 février 2005 qu’il est venu à bout du réseau ferroviaire nippon, qui comptait alors un peu moins de 10 000 arrêts, une aventure qui a fait l’objet d’un livre. Il a dépensé environ 2,5 millions de yens (17 654 euros) simplement en frais de transports, en économisant sur la nourriture et en exploitant toutes les réductions disponibles. Obsédé par son objectif, il a passé des nuits dans les trains ou les gares, à la fois pour ne pas dépenser trop d’argent mais surtout pour le plaisir. « C’est extraordinaire de se réveiller dans une gare et d’attraper le premier train. Quand on a goûté à ce plaisir, on ne peut plus s’en passer », dit-il.
L’attrait de M. Yokomi pour le rail frise parfois la folie. Ainsi, en voulant se rendre dans le maximum de gares en un minimum de temps, ce voyageur invétéré doit souvent faire l’aller-retour sur les mêmes lignes. À la fin des années 90, il se trouve sur un quai lorsque les membres de sa famille lui annoncent que son père est à l’agonie. Mais il se débarrasse de ces importuns en déclarant sa passion « plus importante », avant de finalement sauter dans un train de nuit pour arriver au chevet de son père – trop tard –, le malheureux est décédé deux heures plus tôt. « J’ai alors pris conscience que j’avais commis l’irréparable. Cela m’a vraiment déstabilisé », admet-il.
Mais sa passion a vite repris le dessus. « Il existe sûrement d’autres façons de mener sa vie, mais aujourd’hui j’ai trouvé le bonheur. Je suis heureux de vivre sans connaître autre chose » que les trains, affirme-t-il.
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