De l’Irak, ils n’ont connu, jusqu’en 2003, que la dictature baassiste. Il y a trois ans, Saddam Hussein est tombé, une porte s’est ouverte brièvement, avant de se refermer au fur et à mesure que Bagdad sombrait dans la violence. Dans cet enfer quotidien, Mourad Atshan et Haïdar Helo, deux jeunes réalisateurs, continuent toutefois d’espérer des lendemains plus légers. Un rêve pour lequel ils se battent caméra au poing.
Ils ont une vingtaine d’années et se quittent rarement. Dans les couloirs du Sheraton d’Erbil, lors de la conférence sur la culture arabe organisée par la fondation irakienne al-Mada, il est difficile de croiser l’un sans voir l’autre. À Bagdad, ils partagent le même appartement. Ils travaillent sur le même ordinateur. Mais quand il s’agit de faire un film, ces jeunes réalisateurs ont chacun leur histoire. « Je prépare un film ayant pour titre Quand ma mère attendait le retour de mon frère, relatant l’histoire des soldats qui ont disparu pendant la guerre contre les États-Unis. Ma mère a elle-même attendu le retour de mon frère. Celui-ci est revenu chez nous plusieurs semaines après la fin de la guerre. Il a dû rentrer à pied de Mossoul, où il avait été envoyé. Mais de nombreuses familles n’ont pas eu la chance de retrouver leurs jeunes, partis se battre », explique Mourad. Haïdar, prépare, lui, un film, Les papillons de ma mère, sur un enfant qui a passé sa vie dans une ruelle. « L’univers de cet enfant se résume à cette ruelle, où se trouvent sa maison et ses amis, explique Haïdar. C’est également là qu’il découvre le monde de la femme, un tabou que seuls les enfants peuvent percer. Le jour où il part à la découverte de la ville, il meurt. »
La mort est une compagne obligée de ces jeunes garçons. « Tous les jours, nous voyons la mort. Il faut faire quelque chose. Je n’ai trouvé que la caméra, le cinéma est mon arme », explique Mourad. Mais filmer à Bagdad est infernal. « Un ami caméraman a été enlevé récemment. Pour filmer, nous devons chercher des endroits plus calmes. Mais, à un certain point, nous devrons tout de même trouver un moyen de filmer dans la ville », reconnaît Mourad.
Une ville en proie au chaos. « Ça fait trois mois que je ne suis pas retourné chez mes parents qui habitent à Dora, une zone beaucoup trop dangereuse, explique le jeune homme. La situation est complètement confuse, on ne sait plus qui tue et qui protège, on ne sait plus qui est notre ennemi et qui est notre ami. »
« La confusion est totale, renchérit Haïdar. Je suis content que Saddam Hussein soit tombé, mais avant, même si le danger existait, on savait comment vivre avec. Aujourd’hui, on ne sait plus quoi faire et ne pas faire. Nous avons gagné notre liberté, mais avec elle, le chaos. Je suis content de la liberté que j’ai gagnée, mais je ne suis pas content de la liberté de donner une arme à quelqu’un pour qu’il tue. Je suis content que de nouveaux journaux paraissent, mais je ne suis pas content que ces journaux publient des fatwas appelant au meurtre. Je suis content de la chute du dictateur, mais pas de l’occupation américaine », souligne-t-il.
Ont-il été tentés de quitter le pays ? « Je suis parti un an en Allemagne, mais je suis rentré. Je ne pouvais pas vivre des allocations familiales, j’avais honte de ma situation », avoue Haïdar.
Quand il s’agit d’attribuer les responsabilités de cette situation, Mourad et Haïdar tirent sur tout le monde. « Les Américains, les Irakiens, Saddam... Tout le monde est responsable », assure Mourad. « Tout le monde sait qui a fabriqué Saddam et l’a soutenu toutes ces années », ajoute Haïdar.
Leur classe politique n’obtient pas plus gain de cause à leurs yeux. « Je me souviens du dessin d’un de nos caricaturistes. On y voit des gens pauvres et maigres portant sur les épaules des gens gros et riches », lâche Mourad.
Le dégoût est lisible sur les traits de leur visage, mais pas le désespoir. Leur film est leur combat, un combat qu’ils sont déterminés à mener à son terme. Grâce à l’aide de compagnies étrangères, telle Kodak, grâce à la solidarité de leurs amis, qui jouent gratuitement dans leurs films. Grâce, aussi, aux Irakiens de retour d’exil, qui leur offrent soutien, écoute et conseils. Dans le lobby du Sheraton, deux Irak se sont en effet retrouvés, celui de l’exil et celui de l’intérieur. La rencontre n’est pas toujours aisée. Ceux qui ont vécu, 35 années durant, la dictature de Saddam Hussein vivent avec une certaine rancœur le retour à Bagdad des exilés riches d’une expérience à laquelle ils n’ont pas eu accès. Mais pour Haïdar et Mourad, cette rencontre est précieuse. Avec le retour des exilés, c’est le monde qui vient à eux. Une bouffée d’oxygène que Mourad et Haïdar ont avidement bue, les yeux brillant de bonheur.
E.S.
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Ils ont une vingtaine d’années et se quittent rarement. Dans les couloirs du Sheraton d’Erbil, lors de la conférence sur la culture arabe organisée par la fondation irakienne al-Mada, il est difficile de croiser l’un sans voir l’autre. À Bagdad, ils partagent le même appartement. Ils travaillent sur le même ordinateur. Mais quand il s’agit de faire un film, ces jeunes réalisateurs ont...