Par Fernando TARGETTI*
Si l’histoire semble ranger Silvio Berlusconi dans la catégorie des Premiers ministres italiens de deuxième ordre, il laissera malgré tout le souvenir d’un Premier ministre hors de l’ordinaire et des plus bizarres. Faire une promesse mais en tenir une autre a plutôt été un principe d’action gouvernementale qu’une faiblesse.
Étant donné le caractère imprévisible de Berlusconi, il n’est guère surprenant que depuis l’élection de 2001 qui l’a ramené au pouvoir, la coalition de centre-gauche l’Unione ait remporté toutes les élections qui ont suivi (élections administratives, régionales et européennes). Mais le succès de la gauche pour les prochaines élections législatives n’est pas assuré et le sort de Berlusconi n’est pas encore scellé.
Étant donné la situation économique du pays, on pourrait croire l’Italie mûre pour le changement. Depuis quatre ans, le revenu moyen n’a augmenté que de 0,3 % par an, alors qu’il a augmenté en moyenne de 1,5 % dans l’Union européenne, et depuis deux ans, la dette publique a recommencé à se creuser.
La stratégie de la coalition de centre-droit de Berlusconi, la Casa della Libertà, a consisté à ne rien faire en attendant que l’économie européenne se redresse, au lieu de traiter les difficultés structurelles de l’Italie. C’est pourquoi ce ne sont pas seulement les syndicats qui critiquent le gouvernement, mais aussi l’organisation patronale Cofindustria qui avait pourtant mis tout son poids derrière Berlusconi en 2001.
Il faut aussi compter avec le conflit d’intérêt incessant entre le Berlusconi Premier ministre et le Berlusconi magnat de la presse qui détient des licences dans le domaine audiovisuel, lesquelles lui confèrent une position de semi-monopole pour la publicité dans les médias et à la télé. Au cours de son mandat, sa fortune personnelle a été multipliée par trois. La majorité parlementaire a voté nombre de lois en faveur de ses intérêts personnels et a aplani quelques-uns des obstacles juridiques qui se dressaient sur son chemin. Néanmoins, début mars, Berlusconi a été à nouveau accusé de corruption et de fraude fiscale.
La conduite de ses ministres n’a été guère meilleure. Deux d’entre eux, Roberto Calderoli et Francesco Storace, ont été contraints de démissionner à un mois d’intervalle. Le premier, un dirigeant de la Ligue du Nord, le troisième parti de la coalition gouvernementale par ordre d’importance, a provoqué des émeutes en Libye en arborant un tee-shirt avec les abominables caricatures du prophète Mohammad. Le second, ancien ministre de la Santé et l’un des dirigeants de l’Alliance nationale, le deuxième parti de la coalition gouvernementale, est suspecté d’être à l’origine d’une affaire d’espionnage politique, un Watergate à l’italienne.
Malgré ce bilan catastrophique, tant du point de vue de l’économie que de l’éthique, d’après les sondages, l’Unione affiche une avance de quatre points seulement, trop peu en regard du nombre d’électeurs indécis pour prévoir le résultat du scrutin. Qu’est-ce qui fait que Berlusconi et sa coalition sont toujours dans la course ?
Avant tout, la campagne électorale de Berlusconi, comme celle de Bush en 2004, vise à mobiliser ses sympathisants et à attirer la masse grandissante des abstentionnistes. Pour cela, il n’a pas hésité à utiliser son semi-monopole sur la télévision pour vanter les soi-disant merveilles accomplies par son gouvernement. Sa rhétorique de campagne repose sur un anticommunisme que l’on n’avait pas vu en Italie depuis 1948, couplée à une défense de la famille et des valeurs chères à l’establishment de l’Église catholique romaine, ceci bien que l’Église ne se soit pas jusqu’à présent laissé attirer dans la campagne.
La coalition de Berlusconi tire également avantage de la faiblesse de l’Unione. Son dirigeant, Romano Prodi, a obtenu un soutien populaire extraordinaire avec plus de quatre millions de suffrages lors d’élections primaires, les premières de ce genre en Italie. Mais lui-même sans parti, il continue à être à la tête d’un trop grand nombre de partis. La cohésion de l’Unione s’est renforcée : les deux partis principaux (Democratici di Sinistra et Democrazia e Libertà - la Margherita) se sont rassemblés derrière l’emblème de l’olivier, les autres partis se sont mis d’accord sur un programme de gouvernement détaillé dans un document de 280 pages, et le parti de gauche Partito della Rifondazione Comunista a donné des signes de modération dénués de toute ambiguïté et de loyauté envers la coalition. Malgré tout, aux yeux des électeurs, la coalition reste fragile.
Finalement, l’incertitude sur le résultat des élections ne reflète pas tant l’attitude des électeurs qu’un changement du système électoral. Pendant la dernière décennie, le système électoral italien était basé sur un vote majoritaire à un tour avec une dose de proportionnelle. Avec ce système, Casa della Libertà a réussi en 2001 à transformer une petite avance électorale en une majorité parlementaire décisive. Mais craignant que ce système ne bénéficie maintenant à l’Unione, la majorité parlementaire de centre-droit a changé les règles électorales seulement quelques mois avant la fin de son mandat.
C’est sans rappeler la stratégie militaire qui consiste, devant la défaite qui s’annonce sur le champ de bataille, à empoisonner les puits avant de battre en retraite. Un système proportionnel sans possibilité de choisir des candidats individuels fait que ce sont les secrétaires des partis, plutôt que les citoyens, qui choisiront les députés, et en l’absence d’un véritable seuil électoral, les partis prolifèrent. Les bulletins de vote feront 40 centimètres de long pour qu’y figurent tous les symboles des nouveaux et des anciens partis, mais on n’y trouvera pas le nom d’un seul candidat.
Mais le plus grave est que le système électoral majoritaire pour le Sénat pourrait conduire à une majorité opposée à celle du Parlement, entraînant un blocage politique. Et ce n’est pas tout, le mandat du président Carlo Azeglio Ciampi va s’achever au moment même où le Parlement va être dissous, ce qui fait que son successeur qui va être élu par les nouveaux députés devra peut-être nommer un gouvernement avec une majorité différente dans chaque Chambre.
Berlusconi et Prodi ont exclu une grande coalition du genre de celle qui existe en Allemagne, un résultat très improbable après une campagne au cours de laquelle chacun des deux candidats a clairement laissé entendre que l’autre n’a pas le droit légitime de gouverner. Et une élection de plus ne résoudrait pas le problème du système électoral.
Le casse-tête de la survie politique de Berlusconi reflète un problème plus large au niveau européen. Beaucoup d’Européens, et pas seulement les Italiens, sont inquiets et ne savent pas vers où le continent se dirige. Il n’est donc pas étonnant qu’un opportuniste et charlatan comme Berlusconi continue à avoir de l’audience. Les Italiens doivent décider de l’avenir de leur pays s’ils veulent d’un dirigeant qui ait la stature nécessaire.
*Fernando Targetti, ex-membre de la commission des Finances du Parlement italien, est professeur d’économie à l’Université de Trente.
© Project Syndicate, 2006. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz.
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