Le jour de son mariage, Gulsuma l’Afghane avait quatre ans, jouait à la poupée et se demandait pourquoi les femmes de son village étaient rassemblées dans sa petite maison de torchis pour une journée de fête. À la fin de la journée, elle était mariée, sans le savoir. « Je n’avais aucune idée de ce qui se passait. Mais j’étais heureuse d’avoir une nouvelle robe et des bracelets », raconte la petite Afghane, aujourd’hui âgée de 12 ans et qui vit dans un orphelinat de Kandahar (Sud). Sa mère aussi était contente : elle venait de vendre sa fille à une famille qui voulait « réserver » une femme pour son fils de trois ans. Gulsuma a ainsi été vendue 30 000 roupies pakistanaises (environ 500 dollars), l’équivalent de dix mois de salaire d’un professeur en Afghanistan. « C’est la pauvreté qui conduit bien des familles à conclure un mariage de leur fille avec une famille riche », explique Ihsanullah Naji, militant des droits de l’homme dans la région. « Au vu du montant payé, les familles d’accueil considèrent les filles comme des objets », ajoute Hafifa Marouf, membre de la commission indépendante des droits de l’homme à Kandahar, et qui a suivi le dossier de Gulsuma.
Le chemin de croix de le petite Afghane a commencé dès qu’elle a posé le pied chez sa « belle-famille », et elle tremble encore à l’évocation des châtiments qu’elle y a subis jour après jour. « Ils m’ont battue, et rebattue quand je pleurais », d’abord les parents, puis leurs huit filles, et même son mari-enfant, raconte-t-elle. « Ils m’ont versé du thé bouillant sur les jambes, et sur la tête », ajoute-t-elle en montrant, au milieu de ses cheveux épais, un large trou nu laissé par une profonde brûlure.
Les jours passaient et les violences continuaient. Un jour, Gulsuma s’est enfuie, atteignant le premier poste de police gardé par des talibans, alors au pouvoir (1996-2001). Jugeant sa fugue « anti-islamique », ceux-ci l’ont ramenée à son enfer domestique. Quelques années plus tard, après la chute des talibans, la seconde évasion sera la bonne. Elle s’enfuit pendant la nuit et parvient jusqu’à un parking, où elle s’endort dans un taxi. Au petit matin, le chauffeur du véhicule la découvre, encore ensanglantée par les châtiments infligés les jours précédents. Il l’emmène alors au poste de police le plus proche, où une policière, Malalai – « un ange », selon Gulsuma – la prend sous son aile.
À près de 40 ans, Malalai a profité de l’arrivée du gouvernement pro-occidental, plus ouvert sur la condition féminine, pour devenir la seule femme policier de toute la province de Kandahar. Avec Hafifa Marouf, elle s’assure du transfert de Gulsuma, un temps placée par les autorités dans un hôpital psychiatrique, dans un orphelinat normal.
Puis elle s’occupe du beau-père de la petite fille, qui sera arrêté et condamné à six mois de prison pour ces violences. Au passage, la policière se fait un petit plaisir personnel et lui assène un direct dans la figure. « Je n’ai pas pu m’empêcher », assène-t-elle avec conviction. À l’orphelinat, Gulsuma a commencé à étudier et remet aujourd’hui lentement de l’ordre dans sa vie.
Mais son heureux destin ne doit pas cacher le très long chemin qui reste à faire pour éradiquer ces pratiques dans un pays marqué par plusieurs décennies de violences et où seuls 30 % des adultes savent lire. « Il y a des millions d’autres petites Gulsuma en Afghanistan », où les abus sur des femmes et enfants sont coutumiers, estime ainsi Mme Marouf. « La seule différence, c’est qu’on parle ici du cas de Gulsuma, ce qui n’est pas le cas des autres. »
Selon l’ONU, dans 45 % des mariages célébrés en Afghanistan, les jeunes filles sont âgées de moins de 16 ans. Dans le sud de l’Afghanistan, 80 % des femmes épousent un homme qu’elles n’ont jamais rencontré.
Sardar AHMAD (AFP)
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