Au pied du mur ! Quelle que soit sa décision, son départ se fera dans l’opprobre. Attaqué dans ses derniers retranchements, il ne dit pas « après moi le déluge ». Plus prudent que Louis XV (mais le roi de France a-t-il jamais prononcé ces mots ?), il laisse entendre qu’après lui ce sera le vide, le chaos.
Mais oublie-t-il qu’il n’est que le locataire du Palais, qu’il n’en est nullement le propriétaire ? Que le bail renouvelé a été signé sous la contrainte, sous la menace, et qu’en s’accrochant à ce qui reste de son pouvoir il ouvre lui-même la voie à tous les défis, à tous les risques ?
Après des mois d’hésitations, de vains conciliabules, d’une patience que n’envierait pas Job lui-même, les forces du 14 mars ont franchi le Rubicon. Non pas sur un coup de tête, mais parce qu’il y va désormais de l’intérêt supérieur de la nation et que le blocage actuel est synonyme, à terme, de suicide collectif.
Des années durant Rafic Hariri a souffert le martyre du fait d’une cohabitation impossible, Fouad Siniora en a également expérimenté le goût amer et la République, toute la République, grippée, paralysée, n’a plus su à quel Baabda ou à quel Sérail se vouer.
Une situation malsaine, ubuesque, longtemps attisée, entretenue par une main « fraternelle », celle-là même qui fouine aujourd’hui dans les restes nauséabonds d’un ordre en déliquescence.
Le patriarche Sfeir a eu ces derniers jours des mots empreints d’amertume et pour le moins significatifs : la présidence de la République se trouve dans une situation telle « que cela n’honore plus ni les Libanais ni celui qui siège sur le fauteuil présidentiel ».
On ne saurait mieux dire et décrire le drame que vit le pays. L’urgence est manifeste et le changement s’impose. Mais le chef de l’Église maronite a posé deux garde-fous : le processus de révocation doit suivre la voie constitutionnelle et être précédé d’un accord sur l’identité du successeur.
Une procédure qu’entendent bien suivre les forces du 14 mars mais sur laquelle va se greffer, en toute logique, la pression populaire. Une procédure véritablement démocratique à laquelle sera naturellement associé le peuple dans toutes ses composantes sociales et économiques.
Ne nous trompons pas : s’il est vrai que l’actuelle majorité est le fer de lance de la bataille pour le changement au sommet, il est non moins vrai que ni le Courant patriotique libre ni le Hezbollah ne mèneront un combat d’arrière-garde, ne recourront à la rue pour préserver un fauteuil branlant qui s’enfonce déjà dans les sables mouvants. Cette déconfiture s’est d’ailleurs traduite, pas plus tard que samedi, par le boycottage ministériel du palais présidentiel et c’est sans coup férir que les ministres ont décidé de transférer leurs réunions vers le secteur du Musée.
Un message on ne peut plus clair alors même que les grandes manœuvres sont lancées pour déterminer le profil du successeur, celui qui réussira à concilier les intérêts des uns et des autres, à rassurer et la majorité et le Hezbollah, à donner satisfaction aux forces du 14 mars sans ignorer les appréhensions du parti de Hassan Nasrallah.
Une entreprise qui est loin d’être une sinécure et qui ne peut aboutir qu’à travers le dialogue.
D’ores et déjà le Hezbollah a haussé la barre, estimant que la campagne pour la destitution est directement liée aux plans suspects visant au désarmement de la Résistance. Une manière musclée de se positionner et d’exiger des garanties avant tout accord sur un candidat unique. C’est dans cette perspective, d’ailleurs, que doit être comprise la récente rencontre de Mar Mikhaël avec Michel Aoun.
Rencontre qui a privilégié le dialogue, celui-là même qui a permis à la fumée blanche de se dégager, dimanche, de Rabieh et des Cèdres, annonciatrice d’un accord sur la partielle de Baabda-Aley.
En filigrane, en arrière-plan se dessine, entre-temps, la route sinueuse qui aboutira au départ de celui par qui tout est arrivé, à partir de quoi tout a basculé.
Anticipant les événements à venir, la dégringolade annoncée, le cercle rapproché du pouvoir balbutiant n’a trouvé mieux que de crier au complot international « dirigé par Jacques Chirac en personne ». La France transformée en ogre conspirateur, on croit rêver ! Et cela ne s’arrête pas là : ces illuminés pourfendeurs de la France des Lumières mettent dans le même sac les médias qui osent interpeller le régime. Tous des agents à la solde de l’Élysée !
Liberté d’expression = complot : les pires des républiques bananières n’auraient pu imaginer pareil scénario, pareille dérisoire défense face aux critiques générales.
* * *
Il est des hommes, des dirigeants qui sentent le vent tourner et tirent habilement leur épingle du jeu, il en est d’autres qui s’effacent au bon moment et réussissent à arracher la reconnaissance de leurs anciens adversaires.
Et il est certains, les moins futés, qui s’obstinent à boire la coupe jusqu’à la lie, à se complaire dans leur autisme. Ceux-ci finissent inévitablement dans les oubliettes de l’histoire.
Nagib AOUN
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Mais oublie-t-il qu’il n’est que le locataire du Palais, qu’il n’en est nullement le propriétaire ? Que le bail renouvelé a été signé sous la contrainte, sous la menace, et qu’en s’accrochant à ce qui reste de son pouvoir il ouvre lui-même la voie à tous les défis, à tous les risques ?
Après des mois d’hésitations, de vains conciliabules, d’une patience que n’envierait pas Job lui-même, les forces du 14 mars ont franchi le Rubicon. Non pas sur un coup de tête, mais parce qu’il y va...