Damas, de Salam KAWAKIBI *
Mahmoud Ahmadinejad, président de la République islamique d’Iran, s’est rendu à l’étranger à trois reprises depuis son élection en août dernier : à New York pour prononcer un discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, à Ryad pour assister à la conférence de l’OCI et en Syrie tout récemment, pour une visite officielle de deux jours.
Les relations entre Téhéran et Damas ont connu leur apogée durant la première guerre du Golfe lorsque la Syrie s’était tenue aux côtés de l’Iran contre son ennemi juré, le régime de Saddam Hussein en Irak. Si cette alliance lui avait valu l’indignation d’une grande partie des populations arabes et le mécontentement de la majorité de leurs dirigeants, elle s’est avérée politiquement intelligente et a eu des retombées positives sur le régime syrien. Celui-ci a pu en tirer le maximum de bénéfices. Les Iraniens considéraient la Syrie comme un allié et les pays du Golfe la sollicitaient en tant que puissance capable d’influencer Téhéran pour éloigner toute menace pesant sur les pays pétroliers voisins.
La politique syrienne au Liban a été confortée aussi grâce à cette relation étroite à tous les niveaux. De ce fait, Téhéran avait réagi avec beaucoup de « tolérance » et de
« compréhension » aux interventions syriennes « musclées » au milieu des années 80 contre certains de ses alliés au Liban.
Durant des décennies, la Syrie a ainsi su manipuler avec habilité l’équilibre entre des alliés antinomiques. Cette politique n’est pas passée inaperçue, en particulier sur la scène libanaise. Le durcissement du régime iranien, avec la fin de l’époque des réformistes et le retour des conservateurs au pouvoir, n’a fait que renforcer les liens entre Téhéran et Damas. En effet, Khatami et son équipe avaient pris une certaine distance par rapport à la politique syrienne régionale et internationale. Ils ont adopté une politique plus ouverte sur l’Occident, privilégiant les intérêts stratégiques de l’Iran, en abandonnant l’idée fondatrice de la révolution iranienne qui se traduisait par une mission presque « divine » : exporter la révolution dans la région.
Avant d’arriver à Damas, Ahmadinejad avait assuré que l’objectif principal de cette visite était le développement des relations économiques. Par cette argumentation, la diplomatie iranienne tentait de rassurer les Occidentaux au moment même où un processus de négociations était en cours depuis des mois sur le dossier nucléaire.
Certes, la question économique a eu sa place dans les négociations entre le président iranien et son homologue syrien, Bachar el-Assad, mais les trois dossiers principaux au menu des entretiens de Damas ont été l’Irak, le Liban et la Palestine.
Concernant l’Irak, il faut préciser que la Syrie maintient des relations étroites avec les « résistants » sunnites représentés par le Comité des ulémas alors que les Iraniens exercent une influence sur les mouvements chiites et notamment l’Armée du Mahdi. Ces deux composantes de la scène politique irakienne n’entretiennent pas entre elles des relations aussi bonnes que celles qui existent entre leurs « protecteurs » politiques. En se partageant les tâches sur la scène irakienne, Damas et Téhéran renforcent leur impact sur le déroulement des événements en Irak et se servent de ce pays comme d’un atout, à utiliser séparément dans leurs tractations avec la communauté internationale.
Pour ce qui est du dossier palestinien, les deux pays se « disputent » le leadership de la résistance radicale, mais la victoire écrasante du Hamas aux dernières élections législatives donnera à Damas et à Téhéran une nouvelle carte qui pourrait être précaire et surtout dangereuse. Khaled Mechaal, chef politique du mouvement radical palestinien, avait déclaré samedi à Damas que « cette victoire enchante la Syrie puisqu’elle lui permet de briser l’isolement dont elle souffre depuis des mois ».
Ce dossier reste donc très lié à l’influence exercée par la Syrie et l’Iran sur les mouvements radicaux basés en Syrie, mais aussi et surtout au Liban. Le désarmement des Palestiniens en dehors des camps de réfugiés représente pour la Syrie un atout dans ses tractations avec les autorités libanaises. Cette question est tellement importante dans toute éventuelle « normalisation » des relations entre Beyrouth et Damas, qu’elle a motivé une médiation égyptienne. Elle sera au centre de la mission du général Amr Soleiman, chef des services de renseignements égyptiens, demain à Damas et mercredi à Beyrouth. En revanche, l’appui iranien au Hezbollah ne semble pas être sur le même registre que celui des Syriens. Le retrait des ministres chiites du gouvernement peut être considéré comme le résultat direct d’une pression de Damas. Cependant, cette analyse reste incomplète quand on regarde de près les différents enjeux sur la scène politique libanaise, surtout après les accords de Taëf.
Depuis l’assassinat de Rafic Hariri, le 14 février 2005, et le retrait militaire syrien du Liban en avril de la même année, les relations entre les deux pays ne cessent de se dégrader. Le Hezbollah apporte à la Syrie un soutien ferme, mais prudent, afin de la maintenir en dehors du banc des accusés. Le parti de Dieu a si bien compris les enjeux locaux et régionaux qu’il ne compte pas se sacrifier sur l’autel des caprices de la diplomatie des uns et des autres. Il saura, si une analyse logique peut se faire, se détacher d’une politique iranienne ou syrienne quand il éprouvera la nécessité d’une libanisation plus affirmée.
Renforcer l’alliance entre le chef d’un État laïc formé en Occident et le président d’une République islamique formé par les mollahs ne semble pas être un choix bien étudié. Il est probable que cette consolidation des relations entre les deux régimes syrien et iranien semble pour certains comme étant la base d’un axe antiaméricain qui souhaite profiter de l’enlisement de Washington en Irak pour modifier la carte politique de la région. Cet espoir simpliste risque d’envenimer la situation en Syrie, qui a besoin plus que jamais de réaliser des réformes, notamment en matière diplomatique. La diplomatie iranienne a su souvent retrouver ses intérêts sans trop s’attarder sur les principes idéologiques de la révolution. En revanche, sa consœur syrienne accumule les faux pas en ayant recours à de vieilles méthodes dans un monde sans scrupules. Les Iraniens l’ont bien compris, c’est au tour des Syriens de faire un effort.
*Politologue syrien
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