L’Égypte et l’Arabie saoudite, se confirme-t-il de source informée, ont réussi à persuader la Syrie de coopérer pleinement avec la commission internationale d’enquête sur l’assassinat du président Rafic Hariri. Damas tient cependant à sauver la face, à faire respecter des formes préservant, à son avis, sa souveraineté. C’est donc sous le couvert d’une « rencontre protocolaire », déjà annoncée du reste dès la convocation, après les accusations de Khaddam, que Bachar el-Assad va être entendu par les enquêteurs, peut-être même par leur nouveau coach, le Belge Serge Brammertz. La date n’est pas encore fixée. Mais le lieu, si : le palais présidentiel des Mouhajirine. La Syrie, sourcilleuse, insiste : le contact peut être considéré comme une mission de reconnaissance. Ou porter sur le cadre de coopération, mais sans jamais prendre l’air d’un interrogatoire judiciaire.
Dans le même esprit, qui laisse les observateurs dubitatifs, la commission d’enquête syrienne, qui vient d’être dotée d’un nouveau chef, réclame toujours un protocole d’accord, comme le Liban en avait conclu, avec la commission internationale. Requête qui est, également toujours, catégoriquement rejetée. Pour la simple et bonne raison qu’il n’existe pas, que l’on sache, de victime syrienne de l’attentat terroriste objet des investigations.
Piège évité
On sait qu’en tout état de cause, les Syriens (du reste appuyés en cela par le prudent Siniora) ont toujours refusé, en obtenant gain de cause, d’être traînés au siège de la commission, à Monteverde. Donc Chareh aussi, qui a pour sa part accepté de suite l’invitation à la valse viennoise, devrait être entendu comme Rustom Ghazalé lundi, dans la capitale autrichienne.
Il va de soi que le prétexte avancé par le même Chareh, à savoir éviter au pauvre Liban des manifestations de rue (de part et d’autre, a-t-il soutenu) n’est que du vent. La raison véritable, selon les mêmes sources informées, est qu’à Monteverde la commission internationale pourrait demander l’arrestation d’auditionnés considérés comme suspects. Et, en vertu du protocole conclu avec l’ONU, l’État libanais serait tenu de s’exécuter. D’où des problèmes que Siniora a réussi à prévenir. Car c’est en base de son attitude de refus, légitime et compréhensible, que la commission a accepté d’interroger les Syriens ailleurs qu’au Liban. Ailleurs qu’en Syrie aussi, comme ils le voulaient, proposant un site prétendument « international » (!) au Golan. Finalement, on s’est entendu sur Vienne, sans doute après une intervention de Kofi Annan en personne. Les séances peuvent cependant se transposer ailleurs, en Europe ou dans un continent dit neutre, si Brammertz le juge bon. Un détail assez croustillant est à relever : Damas vient d’annoncer que, dans un généreux élan de solidarité nationale, un comité d’hommes d’affaires syriens se charge de financer le voyage et le séjour à l’étranger des cadres interrogés.
Conseils
Pour le fond, et pour en revenir à l’Égypte et à l’Arabie saoudite, c’est en se fondant sur la logique de l’incontournable légalité internationale que les Arabes modérés sont parvenus à amener Assad, qui ne voulait d’abord rien entendre, à composition. En lui faisant valoir que nul ne serait en mesure de s’opposer à l’application du fameux chapitre 7 punitif, si la résolution 1636, qui ordonne une coopération syrienne sans détour, n’était pas respectée dans sa lettre comme dans son esprit. Il a été également rappelé que le Liban ne s’est pas senti offensé dans sa souveraineté quand son propre président, Émile Lahoud, a été entendu par les enquêteurs internationaux. Qui auraient même perquisitionné à Baabda. Ces arguments n’étant peut-être pas suffisants, l’Égypte et l’Arabie saoudite ont ajouté qu’en cas de coopération effective avec l’ONU, le régime syrien pourrait compter sur leur appui total en vue de sa protection. Contre toute velléité, américaine ou intérieure, de l’ébranler sinon de le renverser. Ce qui signifie, par ricochet, qu’en cas de non-coopération, ce ne serait pas avec déplaisir que Le Caire et Ryad verraient se développer des tentatives de mettre à bas le Baas. Qu’ils ont, du reste, oubliant un peu la poutre qu’ils ont chacun dans leur propre œil, exhorté à effectuer des réformes… démocratiques !
Signes précurseurs
C’est donc comme première preuve de bonne volonté syrienne que Rustom Ghazalé et son ex-bras droit, Sélim Kachaami, ont été de nouveau conduits à Vienne. Ils doivent être suivis par d’autres cadres, en attendant le grand show Assad. En fait, les Syriens jouent d’autant plus volontiers le jeu que les Autrichiens, qui dirigent actuellement l’Union européenne, ont fait savoir qu’il n’est pas question de procéder à des arrestations, donc à des inculpations, sur leur territoire. Les autorités syriennes sont donc tranquilles de ce côté-là. Mais peut-être pas les personnages directement intéressés. Car il se confirme aussi que, dans la logique de la coopération entière, l’Égypte et l’Arabie saoudite ont signifié au régime syrien que le cas échéant, si les enquêteurs le lui demandent, il ne doit pas hésiter un instant à incarcérer des nationaux suspects, quelle que soit leur importance. Comme l’ont fait les Libanais avec non moins de quatre généraux !
Il reste que dans l’optique onusienne, Damas doit non seulement se défendre, comme c’est son droit, contre les accusations d’implication, mais également aider activement l’enquête. D’autant que le dossier est pratiquement constitué pour ce qui est du volet purement libanais. Donc, les importants éclaircissements qui restent à apporter dans les six mois à venir concernent surtout le volet syrien.
Le tableau politique
Sur le plan politique général, la Syrie, après avoir tenté le coup via Amr Moussa, a échoué une deuxième fois dans sa tentative de bluffer le Liban. En laissant croire que les conditions qu’elle pose (et qui se résument en une expression : reprendre la main au Liban) constituaient une médiation, un arbitrage, du Caire et de Ryad. La majorité libanaise, Joumblatt et l’alliance du 14 mars, ont démasqué ce petit jeu, d’ailleurs pas très subtil.
Mais la Syrie a plus de savoir-faire, évidemment, sur le terrain qu’en politique ou en diplomatie. Elle cherche, encore une fois, à faire bouger la rue au Liban, pour le déstabiliser. En recourant à ses alliés, dont principalement le puissant tandem Amal-Hezbollah. Cependant, après un coup de boutoir apparemment prometteur (pour la Syrie), samedi dernier, les forces du 8 mars ont marqué hier habilement les limites qui leur conviennent. Un soutien verbal, et même de masse, à la cause syrienne, avec une giga-manif anti-US. Mais sans débordements immédiats ni provocations ou tentatives de confrontation, ni avec d’autres rues ni avec les forces de l’ordre. D’ailleurs, il suffit d’entendre Hassan Nasrallah : tout en morigénant Joumblatt pour ses déclarations incendiaires, il répète qu’il reste disposé à dialoguer avec lui. Et souligne que le Hezbollah ne saurait être un facteur de déstabilisation dans le pays. Il reste que le Hezb, et tout le courant qu’il entraîne dans son sillage, a sans doute, indépendamment du facteur syrien, réussi hier à porter les forces du 14 mars à réfléchir. Dans ce sens que, probablement, elles vont désormais s’attacher plus soigneusement à prouver que, comme c’est d’ailleurs la réalité, elles ne sont pas aux ordres de l’ambassadeur américain ou de son homologue français. L’alliance tient cependant à rappeler, pour la bonne règle, que nul ne doit oublier la pesante tutelle syrienne de 30 ans. Ni oublier que lorsque la Syrie bénéficiait de l’ombrelle US, les étranges indépendantistes d’aujourd’hui ne trouvaient rien à redire au sujet des immixtions US. L’alliance souligne également que même aujourd’hui, les Iraniens, sans parler des Syriens, interviennent ouvertement sur la scène locale. Sans, évidemment, que leurs bons amis du cru ne s’en plaignent.
Philippe ABI-AKL
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