Le 23 décembre 1930, la jeune République de Turquie, créée sept ans plus tôt sur les ruines de l’Empire ottoman, était frappée par une révolte islamiste qui continue de traumatiser une nation qui fait figure d’exception dans le monde musulman par ses principes laïques.
Ce jour-là, un groupe d’islamistes regroupés au sein de la confrérie des Naksibendi s’empare de la bourgade de Menemen, près de la ville d’Izmir. Ils refusent l’abolition du califat, la fermeture des couvents de derviches, le code civil, les réformes laïques et le port du chapeau – une impiété en terre d’Islam – contre le fez traditionnel. Ces réformes ont été édictées par Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938), fondateur de la Turquie moderne, afin de la rapprocher des valeurs occidentales. Un sous-lieutenant, du nom de Mustafa Fehmi Kubilay, tente avec une dizaine de gendarmes de négocier avec les rebelles. Le malheureux est blessé par balle, puis décapité à la scie sur la place publique. Deux autres agents de sécurité sont tués. L’armée donne l’assaut et les insurgés islamistes sont abattus ou prennent la fuite. Trente-six personnes, dont les principaux instigateurs, seront pendues à la suite de leur procès sur la même place où Kubilay avait été décapité.
Atatürk, furieux de cette révolte, aurait décidé de déclarer Menemen « ville maudite » et de la faire pilonner par son artillerie avec tous ses occupants, avant d’en être dissuadé par son entourage.
Chaque année, les Turcs commémorent Kubilay, devenu un symbole de la laïcité. « N’oubliez pas l’affaire Kubilay », relevait Emin Cëlasan, un éditorialiste – au journal à gros tirage Hürriyet – très critique du Parti de la justice et du développement (AKP, issu de la mouvance islamiste) qui dirige le pays depuis 2002.
Les réformes laïques d’Atatürk sont toujours la cible des attaques de milieux islamistes en Turquie, pays à écrasante majorité musulmane de 71 millions d’habitants qui a entamé le 4 octobre son processus d’intégration à l’Union européenne. L’AKP, bien qu’affirmant avoir renié son héritage islamiste, est souvent accusé de vouloir éroder discrètement les principes laïques. L’armée turque, qui se considère comme la garante du laïcisme, a, dans un communiqué publié pour l’anniversaire du meurtre de Kubilay, souligné « la montée des activités intégristes en Turquie ces dernières années ». « L’intégrisme est le plus grave danger de notre avenir », estime l’armée.
Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, un ancien islamiste, a tout récemment défrayé la chronique en critiquant implicitement l’attachement traditionnel des habitants d’Izmir et de sa région aux valeurs laïques. Et son parti multiplie les actions controversées dans les municipalités qu’il contrôle, comme par exemple prohiber l’alcool, interdit par l’islam, dans les établissements publics sous prétexte de vouloir « protéger les jeunes » des effets de l’alcoolisme.
« Nous ne devons jamais oublier Menemen. Il y a encore des gens qui aspirent à transformer la Turquie en État islamique », a estimé Sinan Taskin, un enseignant à la retraite qui habite Izmir et qui devait participer aux commémorations à Menemen pour affirmer son attachement aux valeurs laïques.
Burak AKINCI (AFP)
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