Un seul mot: respect.
Un seul geste: la tête qui se penche en avant, légèrement, tandis que les yeux fixent l’horizon dans un semblant d’appel à l’aide du ciel.
Comment te désigner, toi, l’autre, celui que j’ai toujours considéré qu’il se trouvait sur l’autre bord de ce que je croyais vouloir de la vie, et de ce que j’attendais de cette terre qui nous a fait naître et qui aujourd’hui t’a fait mourir?
Aurait-il fallu que tu meures pour prendre conscience que je ne suis pas si loin de toi, que ce qui nous sépare se résumait à des mots et pouvait se régler par encore des mots, quitte à passer nos vies (la tienne en moins hélas) à échanger le verbe ?…
Ce qui te sépare de tes assassins est exactement ce qui me sépare d’eux. Voilà comment l’on traverse les barrières. Il aurait fallu du sang. Beaucoup. Et encore plus si l’on en croit les prophéties de l’avenir de cette terre…
Que ceci soit dit par le Syrien que je suis : pas de complaisance avec ceux qui ont choisi le langage de la mort contre ceux qui brandissent la plume.
Et puis…
Un seul mot: respect
Un seul geste: la tête qui se penche en avant, légèrement, tandis que les yeux fixent un point dans le ciel dans un semblant de détermination…
Comment ne pas apprendre de cette grandeur d’homme, cette grandeur d’âme que nous impose le vieux père qu’est Ghassan Tueni?
Qui a dit que l’homme doit porter la montagne? Qui a décrété que l’homme doit être une montagne? Une montagne soutenant la souffrance, la tragédie continuelle, la perte des fils, du fils, le dernier…
Comment croire à ce point que la vie mérite, que la liberté mérite, que le pays mérite, que défendre cette arabité éclairée mérite, que tout ce à quoi l’on peut résumer la dignité mérite autant de sacrifices, autant de larmes et autant de tristesse? À bas les différences idéologiques, à bas les positions et les positionnements dans des camps cupides! Il reste l’homme, ses peines, sa grandeur, et le silence qu’il impose de par sa posture courbée; de par sa chevelure blanche et de par cette voix insistant sur les mots pour que, même aujourd’hui, même sous la peine, elle ne trahisse aucune faiblesse revancharde, aucune faute d’arabe. Une voix appelant à l’apaisement tout un peuple… Voilà comment le mythe naît. Le Liban d’aujourd’hui, incarné et incarnant ses martyrs, en est un, ne serait-ce que l’espace d’un instant, l’espace des funérailles. Tueni et le Liban, l’un pleurant l’autre, l’un fondu dans l’autre. Telle est ta destinée, telle est notre délivrance.
Quelle leçon de grâce pour cette nation souffrante et malade d’elle-même et encore plus!
Un seul mot: respect
Un seul geste: la tête qui se penche en avant, légèrement, tandis que les yeux dessinent dans l’horizon des cercles dans un semblant de malaise…
Est-il encore besoin de dire? D’écrire? Est-il encore besoin de brandir une plume lorsque vous signez avec votre corps et les corps déchiquetés de ceux que vous avez élevés pour porter un flambeau vieux comme l’humanité?
Est-ce ainsi que la liberté se paye? Est-ce ainsi que le rêve triomphe? Comment tout un peuple et derrière lui toute une nation pourront-ils le croire si cette montagne de Ghassan Tueni n’avait pas été là?
D’où tires-tu autant de force? Dis-le nous, encore une fois. Nous avons tant besoin de croire qu’il y a encore une lanterne au bout du gouffre.
En quête de symbole, cette nation, en dépit de ses différences, en dépit de son mal, en dépit de son sang coulant de la Palestine à l’Irak et au Liban, cette nation soumise à la peur, à la colère et à mille incertitudes, devrait se tourner aujourd’hui vers ce Liban. Vers ce mythe en cours de constitution.
Quelle leçon, encore une fois!
Laissons la justice des hommes rattraper les assassins. L’histoire le dit, on les retrouve quelquefois, des fois jamais, mais ce qui reste, ce sont les mots de Lorca et non le silence de ses assassins.
Et encore une fois, qu’il soit dit par le Syrien que je suis: avec deux yeux qui regardent et guettent ce pays voisin, inquiétant et fascinant, et avec tout ce que je peux avoir de dignité, je lui demande aussi de me voir, non conquérant, non occupant, non assassin, mais simplement être et voisin, compatissant d’un malheur qui est aussi le sien...
Je n’ai jamais partagé la fougue de Gebran Tueni, mais je constate aujourd’hui par sa disparition qu’il a contribué à dessiner mes contours et à mesurer mes dimensions. C’était l’autre avec qui il est bon de se situer pour argumenter et réfuter.
Et c’est de cet «Autre» que je me trouve privé aujourd’hui.
Un seul mot: dignité
Un seul geste: la tête qui se redresse, lentement, et les yeux qui fixent le cercueil dans un semblant de courage.
Courage! Il nous en faut… Tous.
Charif RIFAÏ
Architecte et écrivain syrien vivant à Paris
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