Dans une admirable homélie prononcée lors de l’office funèbre, Mgr Georges Khodr, archevêque grec-orthodoxe du Mont-Liban, a rendu hommage à « l’audace » de Gebran Tuéni, une audace puisée dans son amour du Liban, et mis en évidence « l’injustice absolue » de son assassinat. Il lui a également transmis le salut et l’affection du patriarche Hazim, « qui l’aimait comme un fils ». Voici de larges extraits de cette homélie :
« “ Les cèdres du Liban que Tu as planté. C’est là que nichent les oiseaux. ” Gebran, Nicolas, André, vous êtes, comme le dit Nadia Tuéni, un sacrifice d’oiseaux qui nichez dans les cèdres du Liban, que le Seigneur a animés d’amour et qui, sur les ailes de l’amour, sont entrés au paradis. Paix sur vous trois, venus du cœur de la patrie, en un voyage parfumé de grâce, vous reposant aujourd’hui dans des demeures de gloire, d’où vous transmettez à la patrie les promesses du ciel. Et si c’est par la Grâce que le Liban est voulu, il se constituera envers et contre tout.
« C’est la sainteté de l’abnégation qui vous a réunis ici, et votre salaire est l’espérance de la résurrection et de la vie éternelle (…). Votre souvenir nous accompagnera chaque fois que nous penserons à un pays qui voyage entre le rêve et le matin. C’est la tendresse que Dieu répandra sur vos épouses et vos enfants, puisque c’est vers Dieu que nos visages se tournent, dans un désir plein de miséricorde, dans une prière ininterrompue que nous élevons, tandis que vous jouez au ciel pour notre Roi, jouant habilement dans la joie du Royaume pour le bonheur des anges.
« En parlant de Gebran, aujourd’hui, c’est de vous trois que je parle aussi un peu. Il m’est douloureux d’en parler, parce que je l’ai connu petit, comme j’ai connu Makram, auquel j’ai dit adieu, auquel nous avons tous dit adieu en élevant des hymnes auxquels Ghassan s’est joint, et mon espoir est que la prière ne quitte pas ses lèvres.
« Car ton absence a tendu à l’extrême son désir du ciel. Mais j’ai vu aussi des consolations se répandre sur notre ami, après de nombreuses blessures, et reste stupéfait du mystère de la patience qui l’enveloppe.
« Nous vous avons portés et emportés, l’un après l’autre, dans notre amour. Sur nos poitrines, ton père a reposé sa tête, afin de vivre le temps que la Grâce lui aura accordé, et pour que nous admirions l’éclat de ses yeux et celui de ses paroles de colère semblables à des épées, mais qui en vérité réclament la paix. »
Briser l’interdit
« On dirait que c’est par toi, Gebran, que la marche s’achève, que le patrimoine est sauvegardé, et tu le dis avec tes propres mots, ton énergie, ton attachement au pays, à sa croissance, à sa maturation face à ceux qui veulent en marginaliser l’histoire active et féconde dans notre Orient glorieux.
« Fils de cette patrie endolorie, tu as crié, tu as exprimé ta douleur, brisant un interdit. Dans un pays abandonné comme l’était ce pays, il était interdit de témoigner. C’est pourquoi les sages de ce monde t’ont conseillé de souffrir tout seul, de ne pas proférer tout haut ce dont ta mère parlait dans le poème que nous citions, elle qui voulait que le Liban soit mémoire et dignité. Car tout cela nous était interdit en ces temps d’humiliation. C’est pourquoi tu as voulu pour toi et pour nous une identité qui soit propre, une identité qui ne s’étiole pas quand elle se conjugue à d’autres, et qui ne s’épanouit que dans l’entière fidélité à elle-même. Certains posent des conditions à leur appartenance à ce pays. Ils ne s’y plaisent que lorsqu’ils en profitent, et le rejettent si la satisfaction n’est plus. Tu l’as dit, ce pays ne peut être laissé à la merci des conquêtes. Car ses fils l’ont accepté comme un don historique, un don qui se confirme si tous ses fils l’aiment et restent en contact les uns avec les autres, de sorte que chaque communauté renonce à sa superbe. Car la superbe d’une partie nuit à l’unité et ce faisant, nuit à la créativité et à l’apport de civilisation dont ce pays est porteur, dans le monde arabe et le globe.
« Tu n’as rien dit que ne dirait n’importe quelle patrie d’elle-même. Tu n’as pas fait ombrage à la grandeur des autres, leur autorité ou leur pouvoir, mais tu as voulu pour ton pays grandeur et autorité. C’est pourquoi ton assassinat est une injustice absolue. Que Dieu t’accorde la victoire et accorde la victoire à ton pays par des voies qui, j’espère, ne seront pas lointaines. Réfléchissant à ton audace, je l’ai comprise à la lumière des paroles de l’évangéliste Jean : “ L’amour parfait bannit toute crainte. Celui qui craint n’est pas accompli dans l’amour. ”Dans ton cas, c’est l’amour du Liban, mais un amour qui a sa source en Dieu. Ta foi était transparente, vivante, sans complication, une foi transmise par ton père qui l’avait reçue de sa mère. Les fils de ton Église ne sont pas de ce monde. Ils sont les ambassadeurs de leur Seigneur, venus y manifester sa Vie. Ta tête repose sur la poitrine de Jésus de Nazareth au repas de la charité que tu partages avec lui depuis ton enfance. Et tu poses aussi, à ta guise, ta tête sur la poitrine des saints, pour puiser d’eux la force du martyre. C’est pourquoi tu te tenais comme eux debout, pendant que les fauves les déchiraient (…). Paix à Gebran en route, avec ses deux compagnons, pour le repas des noces. Ils sont partis nous préparer un lieu qui, j’espère, pourra contenir tous ceux qui auront goûté aux grâces consolantes de Jésus. »
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