Une étudiante de couleur, qui rentrait chez elle un après-midi, est interpellée près de la place Mar Mitr à Achrafieh (face au supermarché Spinneys) par un homme qu’elle ne connaît pas, accompagné d’un petit enfant. Elle ne répond pas à son appel. Il commence alors à lui lancer des propos injurieux. Il l’agresse ensuite violemment. Il la projette par terre et la roue de coups. Elle pleure, crie et hurle sans comprendre.
Les nombreux passants qui traversent la rue à ce moment accélèrent le pas pour éviter d’avoir à se poser certaines questions. Personne n’intervient.
Deux policiers étaient dans le coin au moment de l’agression. Ils se contentent de ricaner lorsqu’elle implore leur aide.
Elle essaye de se réfugier dans une échoppe voisine. Le propriétaire la chasse. Littéralement. Il avait pourtant assisté à la scène.
Elle rentre chez elle en pleurs, n’arrivant toujours pas à comprendre.
Il ne s’agit pas aujourd’hui de s’insurger contre le racisme de l’agresseur. Ce serait un moyen trop facile d’alléger sa conscience. D’autant que l’acte de cet individu, inqualifiable et injustifiable, avait pu être dicté par une série de facteurs qui ne correspondent pas forcément tous aux paramètres froids et conscients du raciste, l’homme étant peut-être tout simplement un détraqué.
Bien plus inquiétante est par contre l’odieuse indifférence, collective cette fois, des passants et des policiers, comme un racisme qui ne veut pas dire son nom. Ces passants qui ont eu tout le temps de voir la jeune étudiante en train d’être insultée, puis battue. Qui ont trouvé, du moins pour une bonne partie d’entre eux, qu’il n’était pas vraiment nécessaire d’intervenir, puisque voir un Libanais battre une femme de couleur ne choque pas à Beyrouth (femme d’abord, et noire de surplus, c’est assez pour vaincre les soubresauts humanistes de la conscience du Libanais moyen). Des passants qui n’ont même pas relevé l’incident, ou qui ont délibérément choisi de regarder ailleurs. En effet, l’étudiante devait trop ressembler à ce que sont « d’habitude » nos employées de maison, ce qui la mettait immédiatement dans la sphère privée de son supposé « maître », dont l’agression devait ainsi acquérir une légitimité irréprochable aux yeux de ses compatriotes.
Inutile d’essayer d’imaginer toutes les constructions mentales tordues qu’ont pu mettre sur pied les Libanais qui étaient cet après-midi-là à la place Mar Mitr d’Achrafieh, afin de réussir à garder le silence. Cela ne vaut pas la peine. Mais il faudra cependant rapporter la dernière scène, la plus belle, la plus satisfaisante surtout. Celle où notre étudiante a exhibé, le soir au commissariat de police, son passeport français (parce que les Français de couleur, ça existe, même si notre imagination nationale n’a pas encore pu atteindre ce stade de complexité conceptuelle). Et de voir tout ce monde complètement foudroyé par la révélation. Ces personnes qui ne savaient plus désormais comment faire disparaître assez rapidement la satisfaction virile qu’elles affichaient - du moins pour certaines d’entre elles - sur leurs visages. Mais pour ne pouvoir la remplacer en fin de compte que par l’expression de l’homme écrasé par l’ignominie. De l’homme qui n’a pas su respecter l’humain, et qui se presse pour complaire à un bout de papier.
Que l’on ne dise pas demain que cela arrive dans tous les pays du monde. L’argument, même s’il s’avère vrai, ne vaut absolument rien. L’incident doit servir à rappeler qu’il est peut-être grand temps de bouleverser la mentalité de la force publique libanaise.
Qu’il est surtout urgent d’en finir avec les éternelles questions politiques métaphysiques qui préoccupent les Libanais depuis un siècle, comme celles de l’identité nationale ou de la convivialité islamo-chrétienne, pour se pencher un peu plus sérieusement sur ces éléments concrets qui nous rapprochent parfois tellement de l’état de barbarie.
Samer GHAMROUN
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Les nombreux passants qui traversent la rue à ce moment accélèrent le pas pour éviter d’avoir à se poser certaines questions. Personne n’intervient.
Deux policiers étaient dans le coin au moment de l’agression. Ils se contentent de ricaner lorsqu’elle implore leur aide.
Elle essaye de se réfugier dans une échoppe voisine. Le propriétaire la chasse. Littéralement. Il avait pourtant...