Je vous écris de la montagne, ce jour où il n’y a rien à raconter. Il a plu quelques secondes. Les gouttes en tombant ont soulevé la poussière. Sous les conifères rafraîchis, la route embaume la résine et ce parfum de la terre qui revient à la vie. Dans la boue légère, le suc des fruits trop mûrs que personne n’a cueillis, et des noix oubliées que l’arbre verse encore, parfois vertes ou déjà noires, pareilles à des gemmes sous le tapis des feuilles détachées par le vent.
Dans le soleil revenu, par le sentier rocheux, on peut encore voir, sculptée dans la pierre, la trace d’un pas de géant. Un talon, une semelle, pointure 50 au moins, clairement tracés dans la roche grise. Comme elle avait fasciné notre enfance, cette curieuse empreinte. Les anciens l’attribuent au héros momifié dans l’église de la place. Une centaine de fois nous l’avions observé, ce héros couché dans la vitrine recouverte de monnaie rouillée . Un mort pour de vrai, carcasse familière en costume d’époque, comme n’en portent plus que les chasseurs des hôtels à Beyrouth. Nous nous bousculions, nous pressions à voix basse pour obtenir le tour, et juchés sur la passerelle métallique alors que la cloche sonnait l’heure de la messe, nous regardions les pieds du défunt. Et ces petits pieds-ci ne pouvaient aller avec cette empreinte-là. Alors, quel vent, quelle tempête, quel sculpteur dément, quel cordonnier céleste avait gravé ce pas ?
Nous faisions des feux autour de ce mystère. Nous nous retrouvions là pour déjeuner. Les filles coupaient les tomates pour la salade. Les garçons faisaient braiser les pommes de terre. Les parents nous croyaient en pique-nique. Nous célébrions autour de l’empreinte un rituel sacré.
Aujourd’hui, Sayed parcourt le village avec son marteau. Nul ne sait depuis quand il interroge la roche. Il taille à tout venant, dans la pierre blonde des vieilles demeures, des visages inconnus. Il les baptise de noms de saints, et Jésus lui-même apparaît parfois sous les coups de sa masse. Comment naissent les vocations…
Il faut une montagne à l’enfance, des étés dans les platanes, des feuilles qui tombent au premier vent d’automne, crispées comme des mains de sorcière. Il faut l’odeur des sycomores, le parfum des mûres écrasées et des fruits las d’attendre, et de la terre qui s’ouvre à la première pluie. Il faut des questions sans réponses, des dessins dans la pierre et des vies solitaires qui continuent au loin. Il faut des lieux où le temps se mue en histoires magiques et se love dans le tronc creux des noyers noueux. La rentrée vient toujours trop vite. Il faut des rêves impossibles à dire et des jours pourtant inoubliables où il n’y a rien à raconter.
Fifi ABOU DIB
Je vous écris de la montagne, ce jour où il n’y a rien à raconter. Il a plu quelques secondes. Les gouttes en tombant ont soulevé la poussière. Sous les conifères rafraîchis, la route embaume la résine et ce parfum de la terre qui revient à la vie. Dans la boue légère, le suc des fruits trop mûrs que personne n’a cueillis, et des noix oubliées que l’arbre verse encore, parfois vertes ou déjà noires, pareilles à des gemmes sous le tapis des feuilles détachées par le vent.
Dans le soleil revenu, par le sentier rocheux, on peut encore voir, sculptée dans la pierre, la trace d’un pas de géant. Un talon, une semelle, pointure 50 au moins, clairement tracés dans la roche grise. Comme elle avait fasciné notre enfance, cette curieuse empreinte. Les anciens l’attribuent au héros momifié dans l’église de la...
Iran - USA - Liban : tout peut changer en quelques heures.
Restez informés pour seulement 10 $/mois au lieu de 21.5 $, pendant 1 an.
Abonnez-vous pour 1$ et accédez à une information indépendante.
Dans votre abonnement numérique : la version PDF du quotidien L’Orient-Le Jour, des newsletters réservées aux abonnés ainsi qu'un accès illimité à 3 médias en ligne : L’Orient-Le Jour, L’Orient Today et L’Orient Littéraire.